Roman québécois - Le lampadaire derrière le deuxième but

Presque vingt ans après Des histoires d'hiver, avec des rues, des écoles et du hockey, qui a inspiré le beau film de François Bouvier portant le même titre (1998), l'écrivain et scénariste Marc Robitaille reprend le chemin de l'enfance. L'action d'Un été sans point ni coup sûr se déroule à Montréal à la fin des années 1960. Nous sommes au mois de juin, ça sent l'été et le narrateur, douze ans, termine sa sixième année. Passionné de baseball, il passe ses journées à penser à son sport favori, ses soirées à écouter les parties des Expos, collectionne les cartes des joueurs, découpe leurs photos dans le journal et les colle sur les murs de sa chambre sous l'oeil réprobateur de son père. Ce dernier estime en effet que la géographie et les mathématiques «préparent mieux les enfants à l'avenir».

Le ton est donné. Avec un récit amusant et plein de fraîcheur, tendre et touchant, le romancier nous ramène dans le monde de l'enfance avec ses joies et ses chagrins, balisés par l'école, les jeux, les copains et les premiers tremblements amoureux. Le futur adolescent traverse une époque «historique» plus ou moins glorieuse marquée par la fin de la Révolution tranquille au Québec, la marche des premiers astronautes sur la Lune, la guerre du Vietnam et le festival de musique de Woodstock. Il découvre aussi que les adultes pratiquent l'art de la dissimulation.

En fait, il n'a qu'une idée en tête: échanger son «royaume pour un cheval», comme le Richard III de Shakespeare, afin de prendre la fuite... vers le terrain de baseball et être sélectionné pour faire partie des Aristocrates, l'équipe professionnelle de la paroisse. Le romancier prend tout son temps et maintient le suspense. Retour sur la dernière année au primaire et rencontre avec un maniaque de baseball.

Le Club de réserve

M. Audet, le singulier professeur de la classe de 6e, s'est engagé à ne pas donner «un seul devoir PLATE de l'année». Avec lui, les élèves construisent des maquettes des temples mayas et des drakkars de Vikings. Un jour, quelqu'un écrit sur le mur de l'école: «Le directeur est un dictateur.» M. Audet explique clairement aux élèves la nature des régimes politiques des dictateurs. Avec une pointe d'humour, le narrateur conclut: «On a vu que c'était en fin de compte très différent du travail du directeur d'école et que Pichette était un gars plutôt mal informé.»

À quelques jours de la fin des classes, lors d'une discussion animée, les filles traitent les gars de «pas évolués parce qu'ils ne pensent qu'à jouer et à se tirailler». Le narrateur se lance dans une autocritique rigolote: «On a fait perdre beaucoup de temps d'enseignement en classe, on a commencé beaucoup de chicanes, on a été responsables de toutes les retenues. Et toute l'année, on s'est intéressés à des niaiseries comme la tag, la lutte, les ballounes d'eau, les bouillons de neige, les réglisses spaghetti, les billes, le bolo, Bob Morane, le Saint, James Bond, Batman et les cartes de gomme balloune.»

Le narrateur aime bien son voisin, Monsieur B. On l'appelle ainsi «parce que son vrai nom a trop de syllabes». Passionné de baseball, ce dernier affirme que ce sport aide à civiliser la société et à la rendre moins barbare parce qu'il amène l'homme «à prendre l'air, à prendre son temps et à penser». Cette explication joyeuse et hautement philosophique enchante le narrateur.

Le romancier relance l'intrigue. Non sélectionné pour faire partie des Aristocrates, le narrateur rentre chez lui sans uniforme, ni casquette, «avec une brûlure à l'estomac». Son père, constatant la déception de son fils, décide de rassembler tous ceux qui n'ont pas été choisis et fonde le Club de réserve. Mais l'équipe doit se contenter du terrain d'en bas, «celui avec la gravelle, les vieux gradins tout croches et le lampadaire juste derrière le deuxième but» et supporter un grand du secondaire «qui passe en fou avec son scooter en plein milieu du terrain». Les joueurs héritent des chandails de l'équipe de hockey pee-wee que plus personne ne veut, «des chandails mauves, en plus».

Les situations drôles se succèdent, Mouf, la dernière recrue, passe près de décapiter un joueur, frappe une «archi longue fausse balle» qui frôle une fille en train de danser à la corde. L'été s'annonce catastrophique. L'équipe n'a gagné aucune partie depuis le début de la saison: «Une défaite honorable aujourd'hui, une victoire morale l'autre jour, je me demande bien ce que mon père va trouver comme encouragement le prochain coup.» Néanmoins, le Club de réserve continue de nourrir un rêve secret, celui de jouer contre les Aristocrates et de les «écrapoutir».

Contre toute attente, le match est disputé, le narrateur lance une partie «sans point ni coup sûr», ce qui est extrêmement rare. À la fin de l'été, il réussit sa première balle courbe et découvre que Sophie, qui lui chatouille le coeur, adore le baseball. Il rêve déjà à la nouvelle saison, «dans huit mois... l'été prochain», où il lancera une balle courbe et entendra l'arbitre crier: «STRIKE ONE!» «Je vais aller m'asseoir sur le banc des joueurs, fier de mon coup. Je dirai rien, je vais juste fermer les yeux et me faire chauffer au soleil un peu avant mon tour au bâton. Il va y avoir un peu de vent et ça va sentir le gazon vert.»

Une belle humeur contagieuse

Le livre ressemble à un scrap-book avec des photos des joueurs des Expos et des Cubs de Chicago, des coupures de presse, des affiches, des cartes de pointage, le programme officiel des Red Sox, la page couverture de Pocket Book Jr. sur le baseball, celle d'une aventure de Bob Morane, du Cahier de géographie 6e-7e année et d'une affiche du festival de Woodstock.

On retiendra d'Un été sans point ni coup sûr l'importance de la passion sportive comme lien privilégié entre un garçon et son père, le mélange de candeur, de simplicité et de drôlerie exprimé dans un langage enfantin juste, des propos philosophiques et des observations piquantes sur les comportements humains, une belle humeur contagieuse, une douce nostalgie et, par-dessus tout, une passion éternelle pour ce jeu emblématique que d'autres romanciers, comme le Québécois David Homel (Il pleut des rats) ou l'Albertain W. P. Kinsella (Shoeless Joe Jackson Comes to Iowa), ont immortalisé à leur manière.