Essais québécois - De la vie bonne et libre

Bien connu à titre de promoteur québécois du concept de simplicité volontaire, Serge Mongeau consacre l'essentiel de son oeuvre à la définition d'un art de vivre à même d'assurer «notre survie» et celle de la planète, tout en visant l'atteinte du vrai bonheur qui «ne vient pas de l'importance des événements que nous vivons, mais de la conscience de ce que nous vivons».

Dans La Belle Vie, qui en est à sa deuxième réédition, Mongeau rappelle d'abord que la triade production-publicité-consommation qui domine actuellement notre mode de vie «conduit à notre destruction». Comment en sortir? En se rebranchant, évidemment, sur notre nature profonde.

Professant une vision de l'homme et du monde qui emprunte à la fois au naturalisme et au panthéisme, Mongeau affirme se retrouver dans les écrits bouddhiques. «Nous sommes la nature», écrit-il, «Dieu est la Vie» ou encore: «L'être humain n'est individu qu'en apparence, et quand il oublie sa vraie nature de partie d'un tout et qu'il essaie de s'épanouir seul, il échoue.»

Évidemment, pour un chrétien comme moi, cette définition relativisante de l'être humain, perçu en tant qu'élément fonctionnel d'un tout, est inacceptable. Force m'est toutefois de reconnaître l'honnêteté et la sincérité de la démarche de Mongeau, qui ne va pas, cependant, sans contradiction. Comment concilier, en effet, l'appel à se percevoir «comme un instrument dans les mains du Divin plutôt que comme celui qui conçoit l'action» et une affirmation comme «nous sommes agis, nous n'agissons pas» avec l'appel à «s'investir», c'est-à-dire à s'engager en faveur «des millions d'êtres humains qui ne savent pas s'ils pourront vivre demain», «de celles et ceux qui n'ont même pas le choix de réfléchir ou non»?

Mongeau, qui tient à se distancer du courant «nouvel âge» en précisant que le travail sur soi-même ne suffit pas, en est réduit à des pirouettes argumentatives pour justifier la nécessité de l'action sociopolitique. «Le Mal n'existe pas», écrit-il par exemple, pour suggérer ensuite, même si c'est sans le dire explicitement, de le combattre. Il y a là, dans sa logique même, une aporie que ne saurait résoudre un vague appel à la «conscience».

En ce sens, Serge Mongeau peut bien se désoler du «vide spirituel» qui menace notre monde et affirmer que, par leur tendance au dogmatisme, les religions institutionnelles n'offrent plus une solution valable à ce problème, il n'en reste pas moins que le syncrétisme qu'il professe, pour un esprit rationnel, s'avère très peu convaincant.

Cela étant, si on accepte de laisser un peu de côté ces considérations plus fondamentales, on trouvera dans La Belle Vie un bel éloge du jeu comme partie intégrante de l'existence, un très bel éloge, aussi, de la lecture, considérée non pas comme un passe-temps ou une évasion, mais comme une activité de recherche et de réflexion et un plaidoyer en faveur d'un art de vivre écologique (vie simple, rapport à la nature et au temps, conscience planétaire).

La démarche de Serge Mongeau, sur le plan spirituel, n'est pas la mienne et, sur le plan logique, elle n'est pas exempte de contradictions. Elle reste, néanmoins, respectable et peut stimuler de salutaires remises en question.

La liberté et ses limites

Avocat de formation, Michel Poulin, comme nous tous, aime la liberté. Dans Vivre et laisser vivre, un essai qui se veut un éloge de cette valeur fondamentale, il se demande, après tant d'autres, «jusqu'où [on peut] se permettre d'aller, en matière de liberté individuelle, sans tomber dans le laxisme et l'indiscipline». Sa réponse est à la fois simple et incomplète: le plus loin possible.

Sans aller aussi loin que les libertaires, qui suggèrent l'abolition à peu près totale de toutes les contraintes en matière sociale et politique, Michel Poulin critique ces «gens qui semblent essentiellement motivés par le désir de contraindre leurs semblables» et plaide en faveur d'une plus grande libéralisation dans à peu près tous les domaines puisque de celle-ci dépendraient tous les progrès humains.

Travail de réflexion considérable sur des thèmes traditionnels, pour ne pas dire usés, cet essai plutôt fourre-tout dénonce l'emprisonnement abusif qui nuit à la réinsertion sociale des contrevenants, plaide en faveur d'une ouverture des frontières nationales sous prétexte que l'immigration profite à tous, défend le mariage homosexuel qui ne fait de tort à personne, suggère la dépénalisation totale de la prostitution pour laquelle il a de fort beaux mots, revendique le droit pour chacun de fumer en paix et d'aimer au grand jour qui il veut (dans des limites raisonnables), rappelle que la liberté, dans les domaines de la science et du travail et en ce qui a trait au statut de la femme, c'est payant, et il se fonde sur les ineffables Reich et A.S. Neil pour suggérer de «libérer nos enfants»: «Il faut leur permettre de tout essayer, ou presque. On doit surtout s'abstenir de leur dire continuellement comment faire ceci ou comment faire cela et s'en remettre plutôt à leur méthode intuitive personnelle.» Et bonne chance, aurait-on envie d'ajouter.

On est tenté, souvent, lisant cela, d'être d'accord. De quel droit, en effet, se revendiquer pour contraindre les autres? Le problème avec une telle approche, basée sur un mélange de libéralisme et d'utilitarisme, c'est qu'elle fait l'impasse, au nom d'une réactualisation de la théorie du «bon sauvage», sur les raisons communes nécessaires à la vie en société. Faire société, en effet, c'est vivre ensemble dans un monde commun que le relativisme individualiste ne saurait suffire à fonder. En excluant presque tous les enjeux moraux de sa réflexion, sauf celui qui concerne le droit d'agir à sa guise dans la mesure où cela n'affecte pas ce droit chez les autres, Poulin néglige la question du sens partagé (sur les plans historique, national, politique et social) qui fonde le lien social et permet justement à la marginalité, par ailleurs irrépressible et nécessaire dans certains cas, de trouver elle-même son sens.

«La compassion et la tolérance, écrit-il, sont donc, avec le courage, les clés de la liberté: compassion et tolérance à l'égard d'autrui et courage pour soi-même.» C'est vrai, mais incomplet. Agir à sa guise n'est pas en soi courageux si cela signifie faire fi de la vérité (philosophique) et de la pertinence (sociale et politique) du geste. Bien vivre, et penser les conditions de possibilité d'un tel projet, c'est compliqué.

- La belle vie

Serge Mongeau

Écosociété

Montréal, 2004, 132 pages

- Vivre et laisser vivre

La liberté pour soi et pour les autres

Michel Poulin

Guy Saint-Jean éditeur

Laval, 2004, 272 pages

louiscornellier@parroinfo.net