Hommage à Jean-Marie Poupart - Cher Jean-Marie...

À l'occasion de la disparition de Jean-Marie Poupart, le romancier André Major, longtemps journaliste au Devoir, nous a fait parvenir le texte qui suit.

En feuilletant Les Récréants, je tombe sur ceci, que j'avais souligné il y a plus de trente ans: «Passer en coup de vent, voilà ma spécialité, dans la vie autant qu'en écriture». J'aurais voulu que la vie te contredise pour une fois en te permettant de passer encore un bout de temps parmi nous. Mais la maladie contre laquelle tu luttais, à ta façon bourrue et joviale, t'a finalement joué un mauvais tour dont nous ne nous sommes pas encore remis. Je dis «nous», même si je n'ai pas l'habitude de parler au nom des autres, parce que d'autres que tes proches, des lecteurs et des auditeurs, n'arrivent pas à croire que tu ne seras plus l'observateur narquois de notre monde.

Au moment où j'essaie de te dire adieu, je ne trouve pas les mots. Ils sont trop graves ou pas assez. Il faut dire que nous n'avons guère été enclins à l'effusion et à la confidence depuis que nous nous fréquentons, depuis la parution aux Éditions du Jour de ton premier roman, cet Angoisse play qui en dit long sur toi et ton univers. Nous avons toujours préféré partager nos engouements pour tel livre ou tel film, brocarder nos confrères trop vaniteux et discuter du menu du jour au Triangle portugais ou au Piatto della nonna.

Les derniers livres que tu m'as prêtés, juste avant ton hospitalisation, sont toujours sur ma table, comme pour me rappeler qu'il y a quelques jours encore tu relisais La Règle du jeu, de Leiris, quand tu ne travaillais pas à une pièce. Tu trouvais même la cuisine de l'hôpital assez convenable et le personnel affable. Même si tu subissais un traitement éprouvant, tu n'avais pas la mine affligée, tant ta confiance était grande d'en sortir indemne. Dans la chambre où tu vivais cloîtré, il n'y avait pas encore d'odeur de sainteté; on pouvait parler de cinéma, de littérature, et même potiner un peu, comme d'habitude.

Quand je repense à toi, je me dis que tu étais un de ces «malades de littérature», selon l'expression de Vila-Matas figurant dans Le Mal de Montano. Un malade qui jouait avec les mots, qui jouait sur les mots, pour ne pas être leur jouet, pour ne pas être pris au piège d'un style qui le défigurerait. C'est sans doute pourquoi tu étais un écrivain aussi imprévisible que la météo, toujours à la recherche d'un défi, jamais là où on l'attendait.

La dernière fois que je t'ai vu à l'hôpital, j'ai failli te dire que tu n'avais pas changé depuis Les Récréants, cet essai sur le roman policier où tu as abordé le sujet tout en te livrant à maintes digressions. Il y a quelques années, je t'avais proposé de reprendre cet essai en y ajoutant des textes sur Simenon et Sundman, que tu avais écrits pour la chaîne culturelle à l'époque où la radio publique ne considérait pas la littérature comme une pestiférée. Tu as préféré écrire autre chose, faire le bilan sans complaisance de ton expérience littéraire, et tu as eu raison parce que J'écris tout le temps est un autoportrait qui montre «un auteur en train de se parfaire», et donc bien moins pressé qu'avant. Moi non plus je n'étais pas pressé, j'aurais aimé t'entendre encore chroniquer avec cette bonne humeur qui faisait si bon ménage avec ta rigueur de lecteur. J'ai l'air de t'en vouloir d'être un peu plus seul dans la vie qui me reste à vivre; c'est à moi que j'en veux de ne pas avoir profité davantage de ta présence. Mais c'est comme ça. Il va falloir que je te relise, maintenant que tu n'es plus là pour me distraire, espèce de récréant! Je ne te dis pas «à bientôt» parce que moi non plus je ne suis pas pressé.

Salut.