Littérature américaine - Bukowski portatif

À un inconnu qui lui demande un jour comment un «vieux dégueulasse» comme lui s'y prend pour mettre la main aux fesses de toutes ces jolies femmes:

«Mon Dieu, comment faites-vous?

— Je tape, j'ai dit.

— Vous tapez?

— Oui, dix-huit mots à la minute en moyenne.»

Il n'y a pas non plus d'autre secret pour écrire. Taper et retaper, à deux doigts ou à quatre. Et c'est ce que l'auteur de L'amour est un chien de l'enfer et de Women a fait durant une petite cinquantaine d'années pour accoucher lentement d'une oeuvre imposante et obstinée sur laquelle souffle un fort parfum d'autobiographie. Frénésie alcoolique, dépravation urbaine, licence sexuelle. L'alcool, donc, la solitude, Los Angeles, les femmes — femmes trop belles, demi-folles ou sorcières. Une machine à écrire posée devant lui, des réserves de bière dans le frigo, faisant défiler ses fantasmes et ses déceptions, «Buk» met en mots la dérive douce d'écrivains et d'artistes, de poivrots et de marginaux en tous genres.

Dix ans après la mort de Bukowski, Grasset réunit en un seul gros volume la totalité de ses nouvelles. Les Contes de la folie ordinaire, Les Nouveaux Contes de la folie ordinaire (l'éditeur français ayant choisi de couper en deux, en 1977 et en 1978, Erections, Ejaculations, Exhibitions and General Tales of Ordinary Madness), Au sud de nulle part et Je t'aime, Albert. Près de mille pages, un peu plus de 125 nouvelles, beaucoup de savoir-faire et de gros mots. L'intégrale des romans devrait suivre l'an prochain.

Des histoires souvent poignantes d'amour et de mort, au-delà des cabrioles poisseuses et de la provocation systématique, où l'émotion est au rendez-vous, toujours à fleur de peau comme une cicatrice usée. Que ce soit dans Le Petit Ramoneur, véritable bijou de littérature kafkaïenne où un homme amoureux d'une femme fatale rétrécit peu à peu jusqu'à devenir un maniable et docile instrument de plaisir, dans La Sirène baiseuse de Venice, Californie ou encore dans Ma maman gros cul: de la poésie, des fleurs, du sang et du béton.

«Je n'aime pas les petits gars rasés de près, portant cravate et nantis d'un bon boulot», fait-il dire à son alter ego Henry Chinaski dans une nouvelle intitulée Tripes. «J'aime les hommes désespérés, les hommes aux dents brisées et aux manières brusques. J'aime également les femmes de mauvaise vie, les pochardes vicieuses et fortes en gueule aux bas avachis et au visage ravagé dégoulinant de mascara. Les pervers m'intéressent davantage que les saints.» Et un peu plus loin, à l'intention du lecteur qui n'aurait pas encore compris: «Je n'aime pas la loi, la morale, la religion, les règlements. Je refuse d'être modelé par la société.» Tout Bukowski est là, en une manière de profession de foi, et chacune de ses nouvelles est une variation sur le thème infini de la liberté sans faille. Irréductible et exemplaire à sa façon. Au Green Hills Memorial Park où il est enterré, près de Los Angeles, une brève épitaphe brille comme une enseigne au néon au-dessus d'un petit boxeur en effigie: «Don't try.»

Une lecture ponctuée de grands éclats de rire, de silences admiratifs et de coups de cafard. Et puis l'amour n'existe pas, nous dit Bukowski. C'est un conte de fées. Comme la société de consommation ou la quête du bonheur. Comme le père Noël. À savourer lentement pour éviter la cuite.