Faire face, malgré tout

La première enquête de Bernie Gunther, qui est aussi la dernière histoire écrite par Philip Kerr avant de succomber à un foudroyant cancer du pancréas, est donc une vraie enquête policière. Mais pas seulement, bien sûr. On y trouvera d’abord Berlin dans le rôle principal, bouillonnant d’une effervescence décadente prémonitoire.
Bundesarchiv La première enquête de Bernie Gunther, qui est aussi la dernière histoire écrite par Philip Kerr avant de succomber à un foudroyant cancer du pancréas, est donc une vraie enquête policière. Mais pas seulement, bien sûr. On y trouvera d’abord Berlin dans le rôle principal, bouillonnant d’une effervescence décadente prémonitoire.

Les auteurs de polars s’appuient souvent sur un héros qui revient mener l’enquête à sa façon, à chaque livre ; trois d’entre eux — dont deux des plus célèbres enquêteurs du genre — font partie de notre panorama mensuel. Mais il y a quand même bien loin de Bernhard Gunther à Hieronymus « Harry » Bosch…

Une finale comme un début

Depuis « L’été de cristal » — le premier volet de la Trilogie berlinoise, publié en français en 1993 —, on sait que Bernhard Gunther a été enquêteur aux Crimes majeurs de la police de Berlin ; il aura fallu presque trente ans pour le retrouver là, en pleine action en 1928, sur les traces d’un tueur en série. C’était quelques années avant l’accession des nazis au pouvoir, mais déjà on les sent grouiller partout dans ce Berlin décadent de l’entre-deux-guerres que met en scène Metropolis.

Bernie Gunther vient de se joindre à la Commission criminelle de la Kripo pour enquêter sur une série d’assassinats ciblant les prostituées des quartiers louches de la capitale. Il découvrira avec nous que le meurtrier étrangle ses victimes avant de les scalper, mais aussi qu’il a la mauvaise habitude de laisser de faux indices sur les scènes de crime. L’homme s’amuse également à envoyer des lettres aux journaux en dénonçant la décadence morale de la capitale et il se met bientôt à éliminer, sous prétexte de « nettoyer les rues », de grands blessés de guerre devenus mendiants. Gunther parviendra toutefois à remonter une piste crédible grâce à l’aide d’un membre de la pègre et il réussira, après quelques efforts héroïques, à identifier l’improbable coupable.

La première enquête de Bernie Gunther, qui est aussi la dernière histoire écrite par Philip Kerr avant de succomber à un foudroyant cancer du pancréas, est donc une vraie enquête policière. Mais pas seulement, bien sûr. On y trouvera d’abord Berlin dans le rôle principal, bouillonnant d’une effervescence décadente prémonitoire. La description minutieuse que donne Kerr des mœurs de la capitale allemande est fascinante et n’est pas sans nous rappeler des airs tout à fait contemporains. C’est dans ces débris de monde chambranlant que le personnage de Bernie Gunther réussit à se construire une conscience morale impressionnante qui le suivra durant toute sa vie, on le sait déjà depuis longtemps. Philip Kerr a trouvé là une belle façon de terminer par le commencement…

Feu sacré

Nous en sommes déjà, avec Incendie nocturne, à la troisième enquête menée conjointement par Harry Bosch et Renée Ballard. Les deux limiers plongent ici dans une affaire non résolue qui débouchera sur trois autres histoires particulièrement complexes : l’assassinat d’un juge, celui d’un sans-abri et un faux suicide. En arrière-fond toujours, la méfiance crasse de la hiérarchie envers Ballard et le respect et l’amitié profonde reliant les deux enquêteurs.

Comme d’habitude, l’affaire sera l’occasion pour Michael Connelly de décortiquer le travail du policier d’enquête ; cette avalanche de détails et de précisions s’avère un peu lourde à la longue, même si elle fait ressortir l’efficacité de ses deux héros condamnés à travailler à contre-courant. C’est leur acharnement qui permettra d’ailleurs de démasquer une tueuse à gages d’une rare efficacité, dont personne jusque-là n’avait même soupçonné l’existence. Néanmoins, malgré la richesse sinueuse de l’intrigue policière, c’est dans le rapport entre les deux « outsiders » que sont Bosch et Ballard que se trouve le plus grand intérêt du roman.

Loin des calculs carriéristes de certains de leurs collègues, ils sont tous deux animés par le même feu sacré. Leur intuition et leur sens de la justice et de l’honneur donnent tout son poids à ce portrait des marges et des extrêmes de la société américaine que trace Connelly. La justesse de la traduction de Robert Pépin — à quelques rares « franco-françaiseries » près — rend tout cela encore plus concret.

Une froide tragédie

Les nuits islandaises sont parfois longues au bord des fjords. Et tragiques. C’est ainsi qu’on retrouve le corps sans vie d’une adolescente sur un trottoir du centre-ville de Siglufjördur dans Siglo. Après l’examen du haut balcon d’où la jeune femme est tombée dans le vide, l’inspecteur Ari Thor ne peut que conclure au suicide ; mais une série de petits détails « périphériques » l’agacent et l’amènent à poursuivre l’enquête malgré l’évidence.

En creusant l’affaire, Ari Thor mettra lentement au jour les agissements déplorables de quelques notables de la petite ville à la mode qu’est devenue Siglufjördur — Siglo pour les intimes. Alors que les touristes affluent pour les vacances de Pâques et que ses propres problèmes de couple se précisent, notre inspecteur parviendra à élucider cette enquête complexe en quatre jours à peine. En tenant compte de tous les placards qu’il réussira à ouvrir en passant, cela nous donne une excellente moyenne d’un meurtre résolu par jour. Qui dit mieux ?

Voilà un petit roman bien fait, dont l’intrigue semble au départ bien ordinaire, mais qui s’impose par l’atmosphère tragique et froide dans laquelle il s’inscrit. Le grand mérite de Ragnar Jonasson ici, c’est d’amener le lecteur à suivre pas à pas l’inspecteur Ari Thor — on en est déjà à sa sixième enquête — et à découvrir avec lui ce qui se cache derrière les replis de la vie ordinaire qui, souvent, n’apparaissent pas au premier regard.

Tout cela donne au livre un rythme étonnant, collé à l’intrigue, qui s’explique aussi par le fait que la traduction est faite, pour la première fois, à partir de l’islandais plutôt qu’à partir de l’anglais. Il serait bête de ne pas récidiver…

Œil pour œil…

Après Femmes sans merci paru cet été, Camilla Läckberg continue ici — d’une bien drôle de façon — son combat pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Bravo… sauf que, dans Des ailes d’argent tout comme dans la « novella » de cet été, les façons de faire de ses héroïnes laissent perplexe. Parce que même avec des robes signées Emilio Pucci ou Hugo Boss et des accessoires Gucci, Armani et Louis Vuitton, Faye Adelheim et ses copines prennent des moyens peu recommandables pour arriver à leurs fins. Ce n’est pas par hasard que la société dirigée par Faye se nomme Revenge.

Tout cela n’est pas vraiment une surprise pour les fans de Läckberg, qui ont déjà lu le premier volet (Cage dorée) de cette histoire de vengeance. Tout au centre, une femme d’affaires, Faye, à la tête d’un empire européen de produits de luxe à la veille de s’implanter en Amérique : Faye y a consacré toutes ses énergies depuis que son ex-mari violent est en prison. Mais voilà, Jack Adelheim s’est échappé. Et, mystérieusement, les femmes actionnaires de Revenge se sont mises à vendre leurs parts l’une après l’autre. Qui se cache derrière tout cela et, surtout, comment contrer l’opération ?

C’est là qu’on découvrira vraiment le « jardin secret » de Faye… qui tient un peu du cimetière, avouons-le. Car, ici, la vengeance n’est pas douce — bien au contraire ! — et les coupables paieront très cher. Au bout du compte, on risque même de se lasser en découvrant à quel point les stéréotypes et les clichés prennent beaucoup de place dans l’univers de Läckberg : rien, du moins, ne peut légitimer le comportement de Faye et de ses amies. Bien sûr, tous les hommes sont des salauds, mais quand même…

Metropolis | ★★★ ​1/2 | Philip Kerr, traduit de l’anglais par Jean Esch, Seuil, Paris, 2020, 391 pages // Incendie nocturne | ★★★ ​1/2 | Michael Connelly, traduit de l’anglais par Robert Pépin, Calmann-Lévy « Noir », Paris, 2020, 471 pages /// Siglo | ★★★ | Ragnar Jonasson, traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün, Éditions de La Martinière, Paris, 2020, 264 pages //// Des ailes d’argent | ★★ ​1/2 | Camilla Läckberg, traduit du suédois par Rémi Cassaigne, Actes Sud/Actes noirs, Arles, 2020, 302 pages