«Les impatientes»: prendre son mal en patience

L’écrivaine camerounaise, aujourd’hui militante féministe, ne cache pas que «Les impatientes» emprunte beaucoup à sa propre histoire.
Photo: Joel Saget Agence France-Presse L’écrivaine camerounaise, aujourd’hui militante féministe, ne cache pas que «Les impatientes» emprunte beaucoup à sa propre histoire.

« La patience cuit la pierre », affirme un proverbe peul. Vertu ou malédiction, cette aptitude à supporter les désagréments de la vie est aussi une arme à double tranchant.

Avec Les impatientes, son cinquième roman, son premier publié en France, la Camerounaise Djaïli Amadou Amal met à rude épreuve la patience de ses personnages féminins à coups de mariages forcés, de viols conjugaux et de polygamie, brisant les tabous de la condition féminine au Sahel — Tchad, Niger, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Sénégal, Mali, Guinée.

Elle le fait à travers le destin de trois femmes livrées pieds et poings liés à la gouverne des hommes, écrasées sous le poids d’un islam rigoriste et des traditions patriarcales.

Voyez Ramla, née dans une concession aisée de Maroua, une ville du nord du Cameroun, rêvant de devenir pharmacienne et d’épouser Aminou, un étudiant dont elle amoureuse. Les quatre épouses de son père lui ont donné une trentaine de frères et sœurs. À 17 ans, contre sa volonté, son père et son oncle la forcent à marier l’homme le plus important de la ville, qui l’avait aperçue lors d’un défilé scolaire, qu’elle ne connaît pas et qui est déjà marié.

Rencontrez aussi Safira, 35 ans, jalouse et désespérée, la première épouse de cet homme riche, qui se ruinera en honoraires de marabouts et en mauvais sorts. Refusant de partager son mari après 20 ans de mariage, Safira se lance dans une guerre larvée contre sa « coépouse » et rumine en silence sa propre révolte.

Entendez aussi l’histoire tragique de Hindou, la jeune sœur de Ramla, mariée à un cousin à la mauvaise réputation, qui n’hésitera pas à la battre et à la violer quelques heures seulement après les noces. Alors que, comme le veut la tradition, les membres de sa famille attendent dans la pièce d’à côté que le mariage soit consommé. Insoutenable et révoltant.

« Ce n’est pas un viol. C’est une preuve d’amour. On conseilla tout de même à Moubarak de refréner ses ardeurs vu les points de suture que ma blessure nécessita », raconte Hindou. Alcoolique, toxicomane, infidèle, l’homme fera vivre à sa jeune épouse un véritable cauchemar dans le sang et les larmes.

« Munyal ! » Patience. Voilà tout ce qui vient rompre le silence assourdissant et complice. Les éternelles injonctions à la patience et à la compréhension, le rappel de la volonté d’Allah et du désir des hommes. Avec cette démonstration limpide, Djaïli Amadou Amal aborde de front le fléau d’un islam mêlé de superstitions, où tour à tour l’imam, le griot et le marabout se partagent le contrôle des âmes et des corps. Un système qui subsiste grâce à la complicité contrainte et terrifiée des femmes, prisonnières d’un système patriarcal et inhumain venu d’ailleurs.

L’écrivaine camerounaise, aujourd’hui militante féministe, ne cache pas que Les impatientes, prix Goncourt des lycéens 2020, paru en 2017 au Cameroun sous le titre de Munyal ou les larmes de la patience, emprunte beaucoup à sa propre histoire, elle qui fut, à l’âge de 17 ans, mariée à un « milliardaire » d’une cinquantaine d’années.

L’écriture sans relief et la mécanique parfois prévisible n’atténuent en rien le scandale de ces histoires, qui nous donnent par moments l’impression de lire une fable dystopique. Une voix qui doit être entendue.

Les impatientes

★★★ 1/2

Djaïli Amadou Amal, Éditions Emmanuelle Collas, Paris, 2020, 240 pages