«Les trouées»: le droit à la colère

L'écrivaine Chantal Nadeau
Photo: Courtoisie L'écrivaine Chantal Nadeau

Qui ne se souvient pas de ce qu’il faisait, le 6 décembre 1989, lorsqu’un homme a fait feu sur les étudiantes et les professeures de Polytechnique, arrachant la vie à 14 femmes qu’il jugeait trop féministes, trop ambitieuses, trop fortes ?

Chantal Nadeau, pour sa part, se trouvait sur le campus de l’Université de Montréal, respirant l’air froid et éphémère de la première neige, admirant la danse frivole et enivrante des premiers flocons. Une première neige qui allait à tout jamais se teinter de rouge : rouge gyrophares, rouge sang, rouge colère.

Dans un seul grand souffle, porté par une parole incisive, dure et sans concession, Les trouées raconte la fissure, la faille puis le gouffre de sa rage ; une fureur sans répit qui, loin de la figer dans la haine et le mépris, lui permet de se tenir debout, à l’affût de l’injustice, de l’exclusion et de la violence d’un monde obnubilé par le pouvoir, de trouver un souffle d’espoir qui tire vers l’avant et bouscule au-delà des cases et des normes.

« Poly a brisé ma tête, mais la tragédie m’a aussi sculptée. À froid. Sans anesthésie. Même pas locale. » Professeure de Gender and Women’s Studies à l’Université de l’Illinois, Chantal Nadeau souffre d’un trouble du stress post-traumatique depuis le féminicide. Constamment confrontée aux préjugés et aux normes du milieu universitaire, elle est condamnée à le revivre, à l’affronter, à en faire œuvre utile.

Et c’est par le venin que l’écrivaine choisit de combattre le venin, par l’acide qu’elle parvient à panser les plaies, à légitimer la souffrance de victimes d’abus, de discrimination, de nuits qui terrorisent et de multiples prédateurs. Plusieurs verront cette attitude comme un piège, celui de l’immobilisme. Or, en couchant sa colère sur papier, l’écrivaine choisit sans contredit le camp de l’action.

Autofiction percutante, hybride entre poésie, essai et anecdote, Les trouées se matérialise dans l’urgence et suit les méandres d’une pensée hachurée par le traumatisme, guidée par une blessure et une langue à fleur de peau, qui refuse les compromis narratifs et linéaires. L’œuvre raconte la douleur et la bataille, avec tout ce qu’elles comportent de digressions, de dissonances, de répétitions, d’extrêmes.

La professeure offre aussi un plaidoyer pour le droit à l’étrangeté, pour le refus de se conformer, pour tout ce qui perturbe et effraie les récalcitrants au changement, tout ce qui menace les structures de pouvoir blanches et patriarcales : les féministes, les queers, les « autres ».

Comme toute femme qui met ses tripes sur la table, Chantal Nadeau s’expose à la critique, aux commentaires acerbes, aux menaces. Mais s’excuser et s’expliquer serait admettre que chacun doit gagner sa place à la table, que le droit à la parole et à l’existence se marchande, se soupèse, se réserve. Une lecture brutale et exigeante où pointe un souffle d’espoir n’étant perceptible qu’à condition de chausser, pour un instant, les souliers de l’autre.

Extrait «Les Trouées»

« Ça.
1989-12-16.
Le.
6.
Décembre.
1989.
La tuerie de Polytechnique.
Le massacre de Polytechnique.
Polytechnique.
Poly.
J’étais là.
Quatorze femmes disparues.
Avec elles,
les mots meurent,
et les images avalent et s’incrustent
comme des bêtes teigneuses.

Histoire d’une horreur réduite à un mot : Poly.
Poly.
Les images de ma mort intérieure.
Je veux écrire sur ça.
Or, comment écrit-on avec un stroboscope
à la place des yeux ?
La mort à la dérive pendant 30 ans
se décline en combien de mots ?
Rage.
Elle survit à toutes les attaques.
Elle défie la règle du nombre.
Une seule certitude : je ne veux pas
et ne peux pas me confiner à des règles,
celles qui effacent la douleur, ou pire :
les mots qui aseptisent l’horreur. »

Les trouées

★★★ 1/2

Chantal Nadeau, Hamac, Montréal, 2020, 120 pages