«Danger d’extinction»: l’ironie de Chomsky, le vieux sage

L’essayiste déplore que les observateurs trop rationalistes de la scène politique négligent de fouiller l’inconscient populaire pour analyser le succès de Donald Trump.
Photo: Heuler Andry Agence France-Presse L’essayiste déplore que les observateurs trop rationalistes de la scène politique négligent de fouiller l’inconscient populaire pour analyser le succès de Donald Trump.

On estime qu’à la présidentielle américaine du 3 novembre, où Joe Biden a triomphé de Donald Trump par plus de sept millions de votes, 161 millions d’électeurs ont exercé leur droit, soit 66,8 %, le meilleur taux de participation depuis 1900 ! Cette victoire donne raison à l’essayiste Noam Chomsky, pour qui « la pression populaire » est seule capable de changer le système conservateur cher, disait-on, à presque la moitié des États-Unis.

Dans son récent ouvrage traduit par Nicolas Calvé, Danger d’extinction, avec comme sous-titre Changements climatiques et menace nucléaire, l’intellectuel américain de 92 ans, monument de la contestation de l’ordre établi, acclame la jeune parlementaire Alexandria Ocasio-Cortez. « Sous la pression populaire », souligne-t-il, elle incite son parti, les démocrates, à adopter un très progressiste Green New Deal. Il juge qu’« il s’agit d’un exploit remarquable ».

Dans une interview fracassante accordée en octobre dernier au New Yorker, Chomsky révèle voter pour le démocrate Biden, même s’il fait surtout confiance à l’aile radicale du parti de celui-ci. Il y déclare que Trump est « le pire criminel de l’histoire de l’humanité ». Le lectorat sophistiqué du prestigieux magazine comprendra que, derrière cette parodie du style hyperbolique du président américain, se cache la sérieuse condamnation du rejet trumpien de l’Accord de Paris sur le climat.

Chomsky reproche à la grande presse, par exemple au New York Times, de laisser dans l’ombre l’arrière-pensée de Trump, pourtant si révélatrice. Dans son essai brillant, mais allusif et touffu, il explique : « Ce qui n’est pas discuté dans le cadre étroit de l’establishment économique, la presse n’est pas censée le rapporter. Ce serait un travail subjectif, émotif… » Dans le monde universitaire, en principe plus libre, ce n’est que « légèrement différent », lance-t-il avec ironie.

L’essayiste déplore que les observateurs trop rationalistes de la scène politique négligent de fouiller l’inconscient populaire pour analyser le succès du président sortant. Il insiste : « Trump a peut-être l’air ridicule, mais il touche des gens pour certaines raisons, et nous avons le devoir de nous intéresser à ces raisons. »

À la myopie généralisée des médias, Chomsky préfère la clairvoyance des experts du Bulletin of Atomic Scientists, fondé à Chicago en 1945 avec la participation d’Einstein. Ceux-ci s’inquiètent, note-t-il, de « la menace croissante d’une guerre nucléaire » et de « l’incapacité des gouvernements à s’attaquer sérieusement à la crise environnementale ».

Selon lui, il faut faire de « la menace d’une extinction imminente » la « toile de fond de toutes les luttes ». Chomsky verrait la crise de la COVID-19 comme « le signal d’alarme et une leçon » pour nous préparer « à davantage de crises, pires que celle-ci ». Encore mieux que son ironie, son intuition, ici, est une lumière.

Danger d’extinction

★★★ 1/2

Noam Chomsky, Écosociété, Montréal, 2020, 120 pages