«Térébenthine»: écrire la peinture

Ce n’est pas qu’à la peinture que Carole Fives veut redonner droit de cité avec son livre «Térébenthine». Elle fait aussi référence aux femmes artistes, ignorées dans l’enseignement des beaux-arts de l’époque.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Ce n’est pas qu’à la peinture que Carole Fives veut redonner droit de cité avec son livre «Térébenthine». Elle fait aussi référence aux femmes artistes, ignorées dans l’enseignement des beaux-arts de l’époque.

On l’avait condamnée à mort, elle a ressuscité de ses cendres. Mais le temps où la peinture était un art si décrié qu’elle ne figurait même plus au programme des écoles des beaux-arts n’est pourtant pas si loin. La romancière Carole Fives, elle-même diplômée des Beaux-Arts, revient sur ces années dans son dernier roman au nom évocateur, Térébenthine, paru chez Gallimard.

Térébenthine, c’était le surnom méprisant dont on affublait les mordus de peinture, ces pestiférés qui sévissaient dans les caves humides de l’École des beaux-arts, se formant entre étudiants puisque les professeurs de peinture de l’école n’avaient pas été remplacés, au tournant des années 2000.

« Les jeux sont faits, désormais, aux Beaux-Arts, on ne vous appellera plus que les Térébenthine… avec le geste de se boucher bien ostensiblement le nez, au passage », écrit-elle.

En entrevue, la romancière explique avoir basé son roman non seulement sur son expérience individuelle, mais aussi sur les témoignages récoltés auprès de nombreux anciens étudiants des Beaux-Arts. « J’ai l’impression qu’en écrivant, je continue à faire des portraits d’une époque, d’une génération, d’un groupe social », dit-elle.

Ce sont pourtant les années 1960 et 1970 qui ont sonné l’abandon de la peinture au profit de l’art conceptuel, aux États-Unis et en Europe, précise-t-elle. À partir de ce moment, l’artiste doit d’abord et avant tout penser l’œuvre.

C’est le règne d’un certain « intellectualisme », qui prévaut en France en particulier, dans le sillage de Marcel Duchamp, dit-elle. Dans ce contexte, « le plus important, c’est l’idée, plutôt que sa réalisation plastique, ajoute-t-elle. L’artiste, c’est celui qui trouve l’idée. La réalisation, qu’importe qu’elle soit exécutée et par qui. » On pense aux instructions de Yoko Ono, simplement couchées sur papier, pour la réalisation d’une œuvre d’art, par exemple.

Le personnage du roman de Fives finit d’ailleurs par écrire plutôt que peindre. « Si je commence à écrire, répond-elle à Vera Mornay, sa professeure aux Beaux-Arts, ce ne sera pas un mémoire de troisième année que je vais vous rendre. Si j’écris, ce ne sera plus un mémoire, ce sera, ce sera, un roman. »

« Tes peintures deviennent des lignes, des pages, tu écris “Je serai peintre”, à la ligne, “Je serai peintre”, tu le copies cent fois, comme une injonction, un serment. Et plus tu écris “Je serai peintre”, plus tu deviens écrivain. »

À la fin des années 1990, pourtant, la peinture commençait à reprendre ses droits. Le musée Beaubourg présente l’exposition Chers peintres. Le marché de l’art aussi recommence timidement à s’intéresser à la peinture. Mais, constate Carole Fives en entrevue, les professeurs qui avaient été formés au cours de ces années enseignaient encore dans les écoles des beaux-arts au début des années 2000.

Vera Mornay, la professeure qu’elle dépeint dans son roman, est d’ailleurs sans pitié. « Vous savez, un bon peintre est un peintre mort », lance-t-elle en boutade.

Et ce n’est pas qu’à la peinture que Carole Fives veut redonner droit de cité avec Térébenthine. Elle fait aussi référence aux femmes artistes, ignorées dans l’enseignement des beaux-arts de l’époque.

Devant les classes pourtant majoritairement féminines de l’École des beaux-arts de Lille, c’est une histoire de l’art essentiellement tissée par des hommes que l’on enseigne. « On va finir nos trois ans de Beaux-Arts sans avoir jamais vu une seule œuvre faite par une femme, à part Sophie Calle peut-être, mais c’est l’arbre qui cache la forêt… Est-ce qu’il n’y a que moi qui trouve ça étrange ? Combien d’entre nous, après ça, vont s’autoriser à devenir artistes ? » écrit-elle.

C’est avec des mots que Carole Fives prend une douce revanche aujourd’hui, en écrivant un cours palpitant d’histoire de l’art au féminin.

Prenant le micro dans un cours, la narratrice introduit Niki de Saint Phalle, Shigeko Kubota, dont on dit que son travail est « une réponse féministe au travail de Jackson Pollock ou d’Yves Klein, qui utilisait le corps de la femme comme pinceau ». Elle poursuit avec Cindy Sherman, Orlan, Annette Messager, Miss Tic, Marlene Dumas.

De cette peintre sud-africaine, Fives écrit : « Son professeur des Beaux-Arts lui avait dit qu’elle était peintre dans l’âme. Mais elle lui avait opposé que la peinture était démodée. » « J’ai eu un coup de gueule, dit Fives en entrevue. On est déjà en train d’effacer le travail des femmes dans l’histoire hyper-récente, de la deuxième moitié du XXe siècle. »  

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Térébenthine

Carole Fives, Gallimard, Paris, 2020, 175 pages