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«Dune», espèces d’espace

Timothée Chalamet et Rebecca Ferguson dans une scène du film «Dune» du réalisateur québécois Denis Villeneuve
Photo: Chia Bella James Timothée Chalamet et Rebecca Ferguson dans une scène du film «Dune» du réalisateur québécois Denis Villeneuve

Avant de devenir une véritable légende de la science-fiction, Frank Herbert (1920-1986) semble avoir pratiqué cent métiers : journaliste, caméraman, guetteur de feux (comme Jack Kerouac) ou pêcheur d’huîtres. Voilà qui peut avoir nourri la richesse et la complexité qui caractérise son œuvre.

Car aux yeux de plusieurs, Dune reste le chef-d’œuvre par excellence de la science-fiction, véritable livre culte de « space opera », après Fondation d’Asimov, mais bien avant les phénomènes Star Trek et Star Wars. Pour la puissance de l’imaginaire, on a souvent comparé l’œuvre de Frank Herbert aux mondes sortis du cerveau de Tolkien avec sa Terre du Milieu.

Plus de cinquante ans après sa publication, en 1965, après avoir été refusé par une vingtaine d’éditeurs, Dune continue de fasciner. On estime qu’il s’est écoulé à plus de à 40 millions d’exemplaires à travers le monde. Et ça continue. Le roman vient d’être adapté au cinéma par Denis Villeneuve, plus de trente ans après la désastreuse tentative de David Lynch en 1984, cuisant échec critique et commercial qui continue à agiter la communauté des lecteurs de Dune.

Et pour souligner le centenaire de la naissance de son auteur, les éditions Robert Laffont publient une édition « collector » du premier des six volumes du cycle de Dune : édition cartonnée, pages de garde, tranchefile et préfaces inédites.

Horizons lointains

« Depuis longtemps, les hommes et leurs œuvres ont été le fléau des planètes… » Dans un horizon très lointain, 20 000 ans après notre époque, après l’interdiction des machines pensantes et à l’ère des voyages intersidéraux, un clan de l’empire intergalactique, les Atréides, se voit confier l’exploitation d’une planète à l’environnement désertique. Arrakis, aussi appelée Dune, habitée par un peuple d’irréductibles autochtones, les Fremen, est le seul endroit de l’univers où se trouve « l’épice » ou le Mélange, un sous-produit de vers des sables gigantesques. Aussi rare que précieuse, l’épice constitue une ressource vitale pour la prescience, l’allongement de la vie humaine et les voyages intergalactiques.

Au fil de convulsions intimes et politiques qui n’auraient pas fait rougir Machiavel ou les Borgia, les choses ne se passeront pas comme l’espéraient les Atréides. Le jeune Paul Atréides, qui va survivre au massacre avec sa mère (membre d’un puissant ordre exclusivement féminin mystique), est-il le Kwisatz Haderach, le surhomme attendu depuis des générations ? Des intuitions que les cinq autres volumes écrits par Frank Herbert entre 1969 et 1985 sont par la suite venus creuser et développer.

Tout a commencé par un concept, dira Frank Herbert en se rappelant les origines de cette odyssée homérique interstellaire, « faire un long roman sur les convulsions messianiques qui affligent périodiquement les sociétés humaines. J’avais cette idée que les superhéros étaient désastreux pour les humains ».

Un demi-siècle plus tard, les enjeux du roman semblent plus que jamais actuels, nous parlant d’écologie sur fond de sentiment religieux, de psychologie, de luttes de pouvoir et de bonne gouvernance. « Power is the name of the game », expliquait lui-même Frank Herbert. Et nombreux sont les lecteurs qui ont vu dans l’épice le reflet de notre propre dépendance au pétrole.

Visionnaire, Frank Herbert a ainsi construit un monde où la religion, même syncrétique (le Zensunni des Fremen dérive ainsi en partie de l’islam sunnite), est à la fois une béquille et une arme d’oppression et de destruction, un monde où règnent les logiques de prédation et dans lequel l’environnement est piétiné par l’économie. C’est aussi ce que semble comprendre le cinéaste Denis Villeneuve, qui signe l’une des préfaces de cette nouvelle édition : « Parce que notre futur verra notre relation à la Mère Première redevenir sacrée, ou il ne sera pas. »

Dune : décodage immédiat

Un monde imaginaire complexe qu’il sera possible d’approfondir avec Dune. Exploration scientifique et culturelle d’une planète-univers, un collectif dirigé par l’astrophysicien Roland Lehoucq, président des Utopiales, le festival international de science-fiction de Nantes, et auteur notamment de Faire des sciences avec Star Wars (Le Bélial, 2005),

Un peu comme dans La physique de Star Trek, ou comment visiter l’univers en pyjama, de Lawrence Krauss, dans lequel dix spécialistes, scientifiques, philosophes et linguistes, se penchent sur le chef-d’œuvre pour en extraire les fondements scientifiques. Roland Lehoucq, ainsi, nous assure que « l’idée de voyager sans se déplacer, en déformant l’espace, est compatible avec la physique actuelle ». On apprendra aussi que Dune est une hypothèse de travail assez plausible en planétologie, et si elle existait, « elle recevrait de son étoile un flux lumineux supérieur à celui que la Terre reçoit du Soleil ».

On y analyse ainsi l’écosystème de la planète Arrakis, on sonde les enjeux énergétiques ou on pose un regard sur l’exotisme et le langage à l’œuvre dans Dune. Les Fremen forment-ils un modèle de société durable ? Sur le distille, par exemple, cette combinaison qui permet aux Fremen de survivre dans l’environnement hostile du désert en recyclant les fluides du corps, Roland Lehoucq souligne que le recyclage à plus de 90 % de toutes les eaux usées par la Station spatiale internationale « n’évite pourtant pas l’envoi en orbite de près de six tonnes d’eau chaque année ».

De son côté, Christopher L. Robinson vient rappeler la forte influence de la beat generation sur Frank Herbert, avec son cocktail d’orientalisme, de drogues hallucinogènes et de mysticisme.

En attendant la sortie prochaine du film de Denis Villeveuve, c’est là une relecture fascinante d’un monument de la science-fiction.

Inspiration, expiration

Même s’il ne publie qu’au compte-gouttes, l’Américain Ted Chiang, 53 ans, s’est imposé ces dernières années comme l’une des voix majeures de la science-fiction — Denis Villeneuve a porté à l’écran l’une de ses nouvelles en 2016 avec Arrival. Longtemps après La tour de Babylone, son 2e recueil de nouvelles, Expiration (Denoël), compte neuf histoires qui explorent toutes les conséquences du voyage dans le temps. Pas de voyages intersidéraux ni d’extraterrestres cette fois dans ce livre qui figurait dans les dix meilleurs livres de l’année 2019 selon le New York Times, mais des enjeux liés à la bioéthique, au libre arbitre, à la réalité virtuelle et à l’intelligence artificielle. Avec originalité et à coups d’énigmes, Ted Chiang questionne avec finesse et intelligence notre humanité sur les traces de Philip K. Dick, de Borges ou d’Ursula K. Le Guin.
 

Expiration | ★★★ ​1/2 | Ted Chiang, Denoël « Lunes d’encre », Paris, 2020, 464 pages

Dune | ★★★★ | Édition du centenaire, revue et corrigée, Frank Herbert, traduit de l’anglais par Michel Demuth, Robert Laffont, Paris, 2020, 700 pages // Dune. Exploration scientifique et culturelle d’une planète-univers. | ★★★ ​1/2 | Sous la direction de Roland Lehoucq, Le Bélial, Saint-Mammès, 2020, 344 pages