Gabrielle a 20 ans, que le temps passe vite!

Marie Laberge n’est pas du genre à se laisser intimider par un dénouement déchirant ou une flagrante injustice. «Les fins tragiques ne me font pas plaisir, mais elles sont toujours le résultat de ce qui a été exposé avant.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Marie Laberge n’est pas du genre à se laisser intimider par un dénouement déchirant ou une flagrante injustice. «Les fins tragiques ne me font pas plaisir, mais elles sont toujours le résultat de ce qui a été exposé avant.»

Le 30 novembre 2000, l’élégante Gabrielle, un personnage lumineux, généreux et profondément doué pour le bonheur, entrait à jamais dans le cœur des Québécois. À peine quelques semaines après sa parution, le premier tome de la trilogie Le goût du bonheur de Marie Laberge, « Gabrielle », s’était vendu à plus de 100 000 exemplaires. Et les suites, « Adélaïde » et « Florent » — qui paraîtraient au cours de l’année suivante —, étaient attendues avec impatience.

C’était il y a 20 ans. Mais la femme qui se trouve devant nous, installée dans un fauteuil du studio du Devoir, n’a pas pris une ride. Reconnaissable entre toutes, avec son abondante chevelure blanche traversée d’une mèche ébène, Marie Laberge a le rire franc, le regard malicieux, la mémoire et la verve de ces amoureux de la vie sur qui le temps et les revers ont peu ou n’ont pas d’emprise.

Difficile de ne pas chercher des traces des femmes inoubliables qui peuplent ses romans dans l’énergie et la joie de vivre communicative de l’écrivaine, qui célèbre cette année ses 45 ans de carrière. Mais à ce sujet, elle est sans équivoque : « Je ne peux absolument pas écrire sur les gens que je connais, sur mes amours, sur ma vie. J’aurais l’impression d’être totalement déplacée. Pour créer, j’ai besoin que ce ne soit pas vrai, de prendre le champ, dans lequel je pars comme un cheval au galop. Quand j’imagine, j’ai l’impression que tout est possible. J’explose, je peux aller où je veux et c’est mieux. »

Survol historique

À travers le destin de Gabrielle, de son mari Edward et de leurs enfants, la saga familiale — qui fait plus de 2000 pages — brosse un portrait précis et vivant du Québec de 1930 à 1967 ; une plongée à travers l’Histoire qui a exigé un travail de moine.

Y sont évoqués tour à tour les conséquences de la crise économique, l’omniprésence de la religion catholique — dont l’hégémonie s’étendait jusqu’à la chambre à coucher —, la bataille des femmes pour l’obtention du droit de vote et leur réappropriation de leur corps, l’immigration et la peur de l’autre, ainsi que les droits bafoués des homosexuels.

Je suis comme tous les êtres humains, j’ai besoin de plaire. Mais je n’écris pas pour plaire. J’écris pour cracher, pour crier, pour rendre vivant quelque chose que je trouve torturant.

« Le ventre du XXe siècle marque un tournant majeur pour le Québec, souligne la romancière. Lorsque la crise économique de 1929 a éclaté, les Québécois se sont retrouvés dans un total dénuement. Et lorsqu’on n’a plus rien, on se découvre un réflexe qui s’appelle la vie. Cette crise leur a permis de s’arracher à la discipline coercitive de l’Église, de cesser d’être des gens à genoux. Ensuite, la Deuxième Guerre mondiale a prouvé aux femmes qu’elles pouvaient être les égales des hommes. Le mouvement était en marche. »

Dompter la peur par la connaissance

Moteur de ces changements, les personnages de la trilogie se heurtent constamment à l’intolérance, au rejet et au statu quo ; ce qui ne les empêche pas de se battre pour abolir les barrières qui résistent entre les genres, les classes et les cultures — barrières soigneusement entretenues par l’Église. Leur détermination n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle qui anime les mouvements de reconnaissance et de réconciliation qui se déploient aujourd’hui dans nos rues.

« Toutes les époques — y compris la nôtre — se prêtent à une discussion sur la tolérance, une vertu hautement négligée. L’intolérance est omniprésente parce qu’elle est la cousine de la peur et de l’ignorance. Lorsqu’on ne sait pas à quoi s’attendre, on préfère se méfier. C’est un réflexe de survie. La société dont je parle en 1929 était fermée comme un poing. Pour qu’elle s’ouvre, il a fallu du temps, de l’éducation. Pour qu’elle demeure ouverte, il faut continuer de se battre pour dompter la peur par la connaissance. »

L’élan tragique

L’écriture est un geste profondément intime pour Marie Laberge. Elle s’isole, loin des siens, et se laisse emporter par l’élan, par la fougue, laissant ses personnages prendre vie à travers ses mots et ses pensées. Même le lecteur est exilé aux portes de son esprit. « Ça me paralyserait d’y penser. Je suis comme tous les êtres humains, j’ai besoin de plaire. Mais je n’écris pas pour plaire. J’écris pour cracher, pour crier, pour rendre vivant quelque chose que je trouve torturant. »

Cette liberté, cette absence de réserve, bouleverse, touche et marque les lecteurs. Ce que laissent paraître d’ailleurs les nombreux témoignages laissés sur la page Facebook de l’autrice. « Je pense ne jamais avoir autant pleuré [de rage] à la fin d’un livre ! Que d’émotions ! Quel talent ! » écrit une admiratrice à propos de « Gabrielle ».

Il faut dire que Marie Laberge n’est pas du genre à se laisser intimider par un dénouement déchirant ou une flagrante injustice. « Les fins tragiques ne me font pas plaisir, mais elles sont toujours le résultat de ce qui a été exposé avant. Dans Adélaïde, la mort d’un homme est causée par son incrédulité, par sa toute-puissance qui l’empêchait de concevoir qu’une femme puisse le détruire. J’avance au même rythme que mes personnages, sans percevoir le danger, portée par leurs angoisses, leurs passions. Si une tragédie survient, elle est inéluctable. Et je n’ai pas le pouvoir de l’empêcher. »

Depuis 45 ans, la popularité de l’écrivaine ne se dément pas. Lorsqu’elle regarde derrière, aussi surprise que touchée de la longévité de sa carrière, Marie Laberge peine à tirer un bilan. « Je ne sais pas si c’est de la chance ou de l’inconscience, mais je ne cultive ni le regret ni la mélancolie. Ma plus grande peur, c’est de radoter, de refaire le même livre alors que les années s’accumulent. Je préfère toujours demeurer dans l’instant présent, et rêver de la suite. »

 

45e anniversaire de carrière

Marie Laberge, Québec Amérique, Montréal, 2020, trois volumes