Le réel écorché

Photo: Jacques Grenier Le Devoir

Se mettre à nu

À la loupe, Patrick Roy scrute son quotidien, déprimé mais lucide, trouvant çà et là quelques sujets d’intérêt : ses céréales, faire la vaisselle, son clavier d’ordinateur, avec une touche de Réhel, avec une propension à l’énumération hyperbolique. Et cette surenchère de détails mène à une fragilité aiguë, tant lui manquent les moments de grâce, de poésie, que la vie empêche parfois. Si, justement, il se demande : « en attendant Godot / plus jeune, te voyais-tu / quarantenaire à Rosemont / soupesant les vers / qui sortent de ton stylo / te souciant du lecteur / plus jeune survolté […] ? » 

En fait, l’auteur fait un tour assez exhaustif de ce qui ne fonctionne pas dans sa vie, dans la vie en général, dans la mesure où, pour lui, le moindre bonheur (mot extrême), disons le moindre plaisir, est irrévocablement suivi d’une débâcle émotionnelle, d’une mise en marge du simple fait d’être bien. Sans jamais atteindre le pathétique, une force pourtant néantisante inspire cette vision poids lourd de la réalité. Le recueil évoque souvent les films de Ken Loach, leur regard frontal sur l’adversité. Le texte de présentation évoque aussi Patrice Desbiens, mais un Desbiens proche de Jean Narrache.

A contrario, comme cela arrive souvent dans ce genre de texte au pessimisme appuyé, une force de conscientisation soulève les poèmes, amène à poursuivre la lecture, tant la véracité des scènes dégage un sursaut de vie. Sans doute l’effet tient-il à ce qui se déclenche de souvenirs, par exemple à la réalité, presque outrancière, dans des scènes de vacances : « Tu te réveilles confus / près d’une goule qui ronfle / comme un camion cubain / le torse couvert / d’écales de pinottes / devant la télé où joue / Le labyrinthe de Pan, pourquoi / ces pétards mouillés, vos corps / dos à dos, le vin rouge / renversé, la salive sur tes / joues, ton cell en travers / du cendrier […] »

De ces textes, nous retenons ce mélange de cris et de confidences qui bouleversent. La force de ce Pompéitient à cette vérité de sa langue, jamais fausse, directement incarnée. Le projet de Patrick Roy ne saurait être plus clair lorsqu’il confie : « je voudrais signer des pages franches / vous léguer pour la route / ma voix terrestre et nue ». Parfaitement reçu, parfaitement réussi, ce projet.

Dans le cassé, la souffrance

Soulignons la parenté des deux univers développés par Roy et Cotton, loin des demi-mesures. Par contre, chez Shawn Cotton, nous relevons une fascination pour le chagrin, une mélancolie douce alors qu’un « elle » est mort. L’attentisme inquiet devant chaque matin du monde, au moment du réveil, de la douche ou du petit-déjeuner, crée un suspens qui remet la vie en jeu. Tout pareil est le soir venu, navrante fissure dans la beauté des scènes. Ce pourrait être trop simple, et c’est pourtant chargé d’une émotion à peine murmurée, comme s’il allait être indécent de la révéler : « et j’entortille / des poèmes autour de nos mots / à moitié consumé entre deux villes / écrivant / ces très petits textes / qui rêvent à la fatigue / de l’amour ».

Il faut aussi souligner là un rythme des poésies passées, une nostalgie des poèmes rimés et des formes fixes. Cotton ne s’y rend jamais, mais, sous-jacente, une voix lyrique trouble les fêtes droguées et les dépenses arbitraires du désordre. Nous avons souvent l’impression de lire les textes révoltés d’un petit garçon sage. « Chanson de printemps » en est un bel exemple : « Douces les montagnes douces / se balançant / à l’horizon / calculant le débit / d’un ruisseau de sommeil / j’aurai passé ici / les meilleures années de ma vie / le temps me redonnait / du temps à brûler / et j’avais de la terre / tout à espérer ».

Ce recueil nous donne accès aux divers tons que peuvent prendre les poèmes de Cotton, chez qui on peut à la fois trouver la tendresse un peu surannée des émotions amoureuses et les dérives des langues orales. Ainsi, s’il faut « shaker le matin », c’est, dit-il, parce qu’« ostie que le froid [lui] rentre dedans ». Belle poésie du multiple, du don de soi, sans retenue. Le poète essaie de faire trembler sa voix comme s’il s’agissait d’en écouter les frémissements pendant que « les avions sont passés / près des bay windows de dieu ». Cette tendresse a de quoi faire fondre les plus réfractaires.

Chantez les joies de la nature

Rares, très rares sont les recueils écrits comme des prières gentilles, vouées au culte du paysage intérieur, d’une paix sucrée qui embaume comme les fleurs colorées des peintures à numéros qui exhalent le bien-être bercé d’une âme cherchant la paix. Et pourtant, Rino Morin Rossignol, dont le texte de présentation nous assure que son Carnet de la nuit tombée a été écrit dans une « langue suave, riche et texturée », ne résiste pas à tenir le paysage comme une source infinie de bons sentiments. Si le sens du mot « texturé » nous échappe ici, la lecture de cette suavité s’ouvre sur une prouesse qui enduit le réel d’une couche de bienveillance à toute épreuve, même aveuglée.

Ce recueil est exclusivement réservé à ceux qui ont besoin de lire de la pure beauté aérienne, des textes qui font du bien (au sens strict), qui bercent et endorment. Morin Rossignol écrit en toute candeur : « le Ciel m’aime, je crois » (l’auteur a la majuscule facile). On le lui souhaite, et on souhaite que tout lecteur disposé à se faire chanter fleurettes et brindilles trouve en ces textes en prose le cocon doux des langes originelles. Ainsi, dit-il, biblique : « oui, ces fleurs et ces moineaux : c’est la Création. La Création est vivante. Elle ressent la joie […] ». Foin des guerres et des conflits ! Dans la mesure où il suffit à l’auteur de sortir sur son balcon pour admirer l’apothéose créée, tout lui est bon : « Depuis le muret, je contemple la ruelle ; elle dégage un je-ne-sais-quoi suranné, un frou-frou floral d’ancien temps […] »

Vous conviendrez que nous ne boudons pas l’émoi ému des émotions qui nous dépassent… Il faut savoir proposer des lectures réparatrices, nous dit-on parfois. En voici une, une vraie, pour âmes ultrasensibles qui carburent à l’anthropomorphisme, qui se délectent « des klaxons [qui] fêtent » et de la « joie [qui] tambourine ».

Mais, heureusement, tout cela est si bien écrit qu’on ne peut qu’admirer un auteur qui écoute son cœur tout en maîtrisant la langue. Créationnistes, rameutez-vous ; grécopassionnés, mythographes de tout ordre, rassemblez-vous, ce recueil regorge de trésors désuets, sinon obsolètes, qui sauront enrichir vos émois. Car, détrompez-vous, cela a parfois des airs un peu libidineux : « Et moi de multiplier les courbettes invisibles sous l’ombrelle de mes cils pour qu[e le Centaure] comprenne qu’il est le bienvenu […] mes montées d’hormones pourraient trahir mon désir, déjà que je rougis telle une timide égérie au moindre zéphyr gaillard. » Naguère, nous avions souligné dans une critique qu’on n’écrit plus comme cela ; nous le redisons aujourd’hui, sidéré et pantois.

Pompéi | ★★★ ​1/2 | Patrick Roy, Le Quartanier « série QR », Montréal, 2020, 112 pages // La révolution permanente et autres poèmes | ★★★ ​| Shawn Cotton, L’Écrou, Montréal, 2020, 112 pages /// Carnet de la nuit tombée | ★★ | Rino Morin Rossignol, Perce-neige, Montréal, 2020, 110 pages