Le taureau, quelle vacherie!

À New York, le taureau de bronze d’Arturo Di Modica est installé sur Wall Street. Il apparaît comme une sorte de symbole fort du capitalisme américain. Est-ce là un descendant du veau d’or auquel on prête sa confiance, en tant que symbole absolu d’une puissance capable, sans prévenir, d’encorner n’importe qui?
Photo: Spencer Platt Agence France-Presse À New York, le taureau de bronze d’Arturo Di Modica est installé sur Wall Street. Il apparaît comme une sorte de symbole fort du capitalisme américain. Est-ce là un descendant du veau d’or auquel on prête sa confiance, en tant que symbole absolu d’une puissance capable, sans prévenir, d’encorner n’importe qui?

Comment comprendre l’histoire du taureau ? À la ferme, celui de mon grand-oncle, avec son gros anneau dans le nez, faisait peur à quiconque croisait son chemin. Nul n’aurait eu envie d’agiter un chiffon rouge sous son museau pour entreprendre d’étudier de près son comportement. D’ailleurs, le rouge, explique le médiéviste Michel Pastoureau dans un livre consacré à l’histoire sociale de cet animal, ne suscite pas spécialement l’attention, quoi qu’on en pense.

À New York, le taureau de bronze d’Arturo Di Modica est installé sur Wall Street. Il apparaît comme une sorte de symbole fort du capitalisme américain. Est-ce là un descendant du veau d’or auquel on prête sa confiance, en tant que symbole absolu d’une puissance capable, sans prévenir, d’encorner n’importe qui ?

Dans sa remarquable histoire culturelle du taureau, Michel Pastoureau poursuit sa plongée, entreprise depuis plusieurs années, dans les profondeurs de nos rapports symboliques et historiques avec les animaux. Le voici cette fois devant le taureau, au fil des âges. Cette masse de force, de puissance, à la fois imprévisible et dangereuse, que nous dit-elle de l’humanité ?

Du taureau, le naturaliste Buffon affirmait à raison qu’il est « le plus sauvage des animaux domestiques ».

Très connu pour ses travaux sur les couleurs, Michel Pastoureau propose, comme il l’a déjà fait pour l’ours, le cochon, le loup, de nous donner une histoire des savoirs et des représentations collectives associées au taureau. Il se concentre sur l’Europe, mais ses explications historiques valent évidemment aussi pour les sociétés coloniales d’Amérique.

Au temps de l’auroch

Le taureau tient une place forte dans le bestiaire qui nourrit notre imaginaire social. L’ancêtre du taureau, l’auroch, est représenté dans la peinture rupestre. La main humaine, très tôt, en trace les formes sur les parois des grottes. Mais la représentation de ce taureau primitif arrive loin derrière celle du cheval, du bison, du cerf. Cependant, il est clair, explique Michel Pastoureau, qu’il y a au moins 25 000 ans que le taureau fait partie du bestiaire de l’humanité.

L’auroch va à la longue être domestiqué. Mais ce sera son pendant sauvage qu’on continuera de traquer, pour sa viande, durant longtemps.

Sous le règne du roi Gontran, au VIe siècle, celui-ci chasse un jour sur ses terres lorsqu’il trouve les restes d’un auroch. Le chambellan du roi est accusé. Comme on ne réussit pas à affirmer qu’il est bien le coupable, on laisse à la justice divine le soin de trancher en ordonnant un duel. Ne chasse pas l’auroch qui veut.

Le dernier spécimen d’auroch, ce gros taureau sauvage, serait mort en 1627, dans la forêt de Jaktorov, en Mazovie, ce qui correspond à peu près à la Pologne d’aujourd’hui.

Les bœufs sont lents

Le bœuf, c’est-à-dire le taureau castré, va devenir un animal productif associé à la force patiente de l’agriculteur. C’est cette forme de puissance tranquille qu’évoquait le cinéaste et pamphlétaire Pierre Falardeau dans un livre qu’il avait baptisé Les bœufs sont lents mais la terre est patiente.

Des bœufs et des vaches, il est beaucoup question dans ce livre richement illustré. On ne peut, bien entendu, couper les animaux de leur famille immédiate, explique Pastoureau.

De ces bestiaux, on tire beaucoup pour la vie humaine. Non seulement sont-ils utiles pour les travaux, en raison de leur force, mais de nombreux produits en dérivent. Lait, graisse, abats, boyaux, cornes, os, cuirs.

Les excréments servent à l’agriculture, comme fertilisants. Les bouses, une fois séchées, à condition d’être préalablement modelées, servent longtemps de matériaux de construction. Bien des bâtiments sont édifiés de cette façon, sur le modèle de la brique d’adobe. Non, au départ, l’adobe ne désigne pas du tout un nom de produits informatiques.

Les cornes

La fertilité sera associée aux cornes du taureau. Ce n’est pas pour rien qu’elles servent de trophées. Une forte connotation symbolique est attachée aux cornes, explique Michel Pastoureau.

Le taureau se trouve au milieu des textes fondateurs de la culture européenne. Il est partout. Dans l’Odyssée d’Homère, l’Énéide de Virgile, les Métamorphoses d’Ovide, etc.

Thésée, au cœur du labyrinthe, se trouve face au Minotaure, un thème sans cesse revisité qui évoque, d’emblée, des représentations modernes du taureau faites par Picasso. Le taureau devient symbole de puissance, sexuelle entre autres. Cela se décline de diverses façons, par exemple dans l’univers de la corrida et de ses représentations, que Pastoureau ne semble pas spécialement aimer.

Le culte du taureau est ancien. Très ancien. L’animal règne sur l’imaginaire de l’Antiquité, dans l’univers de la Mésopotamie de même qu’en Égypte. L’animal y est vu comme un symbole vital, lequel va se transmettre jusqu’à la Crète. Le taureau essaime ensuite du côté des Romains.

La chrétienté repousse avec difficulté ce culte, au profit de son Dieu unique. Voyez Satan : il n’est pas coiffé de cornes pour rien. Dans la crèche, l’âne et le bœuf préfigurent le bon et le mauvais larron. Le premier est travailleur et obéissant ; le second, indocile et vicieux. Malgré la volonté de l’Église, le taureau ne disparaît pas. Il revient même en force comme symbole au Moyen Âge.

On avance dans cette histoire culturelle du taureau comme dans tous les livres de Michel Pastoureau, c’est-à-dire en découvrant mille choses insoupçonnées. La lecture, toujours douce, s’avère on ne peut plus agréable, baignée qu’elle est des lumières d’un remarquable érudit doublé d’un vulgarisateur de génie.

De surprise en surprise, on tombe dans ce livre sur les origines des insultes qui tournent autour du mot vache. « Bouse de vache », « peau de vache », « vacherie », « mort aux vaches » : toutes ces expressions ne sont sans doute pas antérieures à la seconde moitié du XIXe siècle, explique Pastoureau. Ce livre, en tout cas, a le grand mérite de ne pas nous prendre pour des têtes de veau.

 

Le taureau. Une histoire culturelle.

★★★★ 1/2

Michel Pastoureau, Éditions du Seuil, Paris, 2020, 157 pages