Philippe Geluck entre liberté et responsabilité

On a rencontré le bédéiste Philippe Geluck dans son atelier bruxellois par un après-midi de «drache» typiquement belge.
Photo: Studio Fifty Fifty On a rencontré le bédéiste Philippe Geluck dans son atelier bruxellois par un après-midi de «drache» typiquement belge.

Comme d’habitude, le titre est simple et tient en cinq mots maximum. Le Chat est parmi nous. C’est le 23e album du Chat, et il n’était pas prévu si vite. Mais Philippe Geluck tenait à assurer une présence du célèbre félin dans le paysage culturel de 2020, puisque la pandémie a freiné ses premières ambitions, lui qui se préparait à dévoiler une exposition de sculptures monumentales du Chat sur les Champs-Élysées, à Paris.

Quand on le rencontre dans son atelier bruxellois par un après-midi de « drache » typiquement belge, il est intarissable sur cette expo finalement reportée en 2021. « J’ai hâte de montrer au monde ces sculptures en bronze, fabriquées avec mon ami François Deboucq. Certaines sont écologistes, une autre, inspirée du martyre de saint Sébastien, rend hommage à mes confrères caricaturistes assassinés dans l’attentat de Charlie Hebdo. »

Liberté, oui mais…

Oui, Philippe Geluck s’inquiète des menaces que font peser sur la liberté d’expression les phénomènes de retour du religieux et de la rectitude politique. On lui demande souvent d’en parler, dans les médias français et belges, comme récemment, en marge de l’assassinat de Samuel Paty. Mais ne comptez pas sur lui pour applaudir le président Emmanuel Macron défendant une liberté absolue de caricaturer. « Je me sens bien plus proche de la position de Justin Trudeau », dit-il.

« Je n’aurais pas tenu le même discours dans les années 1970, dit le bédéiste. Mais je pense qu’il faut être sensible aux évolutions de la société. Dessiner le Prophète est inutile. Je ne trouve pas nécessaire d’insulter une majorité de musulmans qui vivent leur vie pacifiquement et qui pratiquent leur religion sans brimer quiconque. Ce sont les intégrismes qu’on doit dénoncer. »

Dans Le Chat est parmi nous, comme dans le précédent album, il dessine quant à lui des femmes en burqa, s’attaquant à ce qu’il considère comme une pratique radicale et condamnable. Il le fait en restant fidèle au style du Chat : avec un humour décalé et jamais agressif. Quitte à le faire de façon un peu légère, sinon un peu à côté du sujet, pour faire rire et étonner avant tout. C’est la manière Geluck. « Si je n’étais pas là pour répondre aux questions que personne ne se pose, je ne sais pas qui le ferait », se demande le Chat en page 6. Ça résume tout.

Je n’aurais pas tenu le même discours dans les années 1970. Mais je pense qu’il faut être sensible aux évolutions de la société. Dessiner le Prophète est inutile. Je ne trouve pas nécessaire d’insulter une majorité de musulmans qui vivent leur vie pacifiquement et qui pratiquent leur religion sans brimer quiconque. Ce sont les intégrismes qu’on doit dénoncer.  

 

L’homme derrière le Chat

Le Chat, depuis 1983, est resté fidèle à lui-même, selon son créateur. « Il a un côté crétin et candide, mais il est très intelligent dans son idiotie, ce qui lui permet de poser un regard neuf sur les choses. » Gardons-nous donc de voir le sympathique félin comme un personnage vraiment engagé. En revanche, son créateur l’est de plus en plus avec l’âge. Signataire ces jours-ci d’un manifeste pour un Noël sans Amazon, il a aussi passé une partie de son confinement printanier à produire des illustrations s’inquiétant de la violence faite aux femmes ou des conditions de travail « indignes » du personnel soignant.

 

« Je veux que mon message social soit exprimé de manière fine et subtile dans mes dessins, précise-t-il. Mais, dans les médias, c’est autre chose, c’est vrai ; j’ouvre ma gueule ! » Tout en gardant un certain sens de la mesure, on s’entend. « Je m’inquiète par exemple de la polarisation des opinions dans notre société. Mais je refuse de voir cela en noir et blanc. Je reste sensible au fait que, parmi les fans du Chat, il y a peut-être des gens aux opinions extrêmes. Peut-être que l’humour du Chat les touche, et j’ai le devoir de trouver le fil qui m’unit à eux en tant qu’humains. »

Passion techno

Au sujet de l’omniprésence de la technologie, sa prose est inépuisable. Si le Chat, au volant de sa voiture, se contente de rigoler quand son GPS s’enfonce dans la logique tordue des hyperliens, Philippe Geluck affine le propos en entrevue.

« Le numérique m’inquiète et m’excite tout à la fois. J’ai été l’un des premiers à posséder un Mac dans les années 1980, mais j’ai vite compris que ça allait semer la mort autour de moi. J’ai vu disparaître les professions artisanales des types qui faisaient de la photogravure, par exemple. Je m’inquiète aussi quand se créent de nouveaux lieux de pouvoir économique numérique qui tuent le petit commerçant et la culture locale. Rien de plus horrifiant que la puissance des GAFAS. »

Photo: Philippe Couture Le Chat, depuis 1983, est resté fidèle à lui-même, selon son créateur. «Il a un côté crétin et candide, mais il est très intelligent dans son idiotie, ce qui lui permet de poser un regard neuf sur les choses.»

Geluck, comme d’ailleurs son Chat dans ce 23e album, est aussi préoccupé par la production industrielle de viande. « Il y a si longtemps qu’on nous alerte à ce sujet ; mes lectures des années 1960, comme René Dumont et Ivan Illich, en faisaient déjà état ! C’est peut-être la technologie qui nous sauvera. Dès que ce sera commercialisé, je vais me précipiter sur la viande in vitro fabriquée à partir de cellules souches. »

L’art de vieillir

Là où Geluck ressemble le plus au Chat, c’est peut-être dans une certaine peur de la vieillesse qui s’exprime de plus en plus d’un dessin à l’autre, sur un ton philosophique désinvolte. « Le Chat a 37 ans ; c’est très vieux pour un chat ! Je ne crois pas qu’il ait peur de mourir, mais, personnellement, j’y pense davantage qu’avant. Ça s’est accentué depuis la naissance de mes petits-enfants. »

L’album est ainsi teinté d’une certaine nostalgie et de réflexions légères sur le mystère du temps qui passe. Mais comme dit le Chat : « le temps est parfois bien long pour parvenir au bonheur ; ce n’est pas si grave quand il en reste suffisamment après pour se souvenir qu’on l’a connu ».

 

Le Chat est parmi nous

Philippe Geluck, Casterman, Tournai, 2020, 48 pages