Retours aux sources

Voici le joyeux trio animalier de la série «Folk», de la bédéiste Iris, parti enregistrer un album dans un mythique studio.
Illustration: La Pastèque Voici le joyeux trio animalier de la série «Folk», de la bédéiste Iris, parti enregistrer un album dans un mythique studio.

Pour ce panorama consacré à la bédé, nous irons faire un tour en Louisiane avec Lucky Luke le cow-boy bienveillant et nous parlerons du retour à la terre maternelle avec Khiêm. Nous rendrons visite aux Premières Nations avec Traces de mocassins, nous aborderons comment une maternité peut-être difficile avec La brume et, finalement, il sera question de musique folk et d’animaux chantants.

Les deux bottes dans le champ de coton

Fruit du hasard ou air du temps après les manifestations du mouvement Black Lives Matter, Lucky Luke, le cow-boy ex-fumeur qui tire plus vite que son ombre est de retour et, même si les Dalton ne sont jamais très loin, c’est plutôt le racisme à l’égard des Noirs qui fait office ici d’ennemi à abattre.

Eh bien oui, Lucky Luke a hérité (vous découvrirez bien assez vite pourquoi en lisant l’album) d’une plantation de coton en Louisiane et, pour la première fois depuis En remontant le Mississippi (publié en 1961), le taciturne héros y remet les pieds peu après la fin de la guerre civile américaine, ce qui veut dire que l’esclavage vient à peine d’être aboli. Avec son nouvel ami, le shérif adjoint Bass Reeves (qui fut réellement le premier Noir à occuper ce poste à l’ouest du Mississippi), Lucky Luke décide de tout simplement céder la plantation aux ex-esclaves qui y ont travaillé. Évidemment, cela ne fait pas l’affaire de la section locale du Klu Klux Klan…

Si cet album, le 81e au total et la troisième collaboration entre le dessinateur Achdé et le scénariste Jul, a été pensé avant les récentes manifestations, il frappe quand même dans le mille en nous montrant un Lucky Luke qui croit fermement en l’égalité des chances peu importe la couleur de la peau. Pour cela, on en félicite les auteurs.

Cela dit, il n’en demeure pas moins que nous avons encore affaire ici à une communauté noire qui a besoin de l’intervention d’un cow-boy blanc pour obtenir un réel pouvoir d’émancipation, même si, d’un autre côté, on montre comment un allié sincère peut servir d’adjuvant. Bref, l’intention est bonne, quelques gags font rire de bon cœur et on fait même la rencontre de quelques Acadiens qui parlent un français très proche du québécois. Voilà donc comment un cow-boy de 74 ans peut se remettre en question en allant explorer des territoires encore inconnus. Parce qu’il n’y a pas que l’Ouest qui est sauvage…

Entretenir ses racines, c’est cultiver son avenir

Inspirés par les souvenirs de leur grand-mère maternelle, Djibril et Yasmine Phan Morissette (un frère et une sœur âgés respectivement de 26 et 24 ans) nous tracent un portrait émouvant d’une trajectoire familiale qui a vu leur mère, Trang, quitter son Vietnam natal pour venir s’installer au Québec au début des années 1980, comme tous ces boat-people en quête d’une vie meilleure.

Il ne faut pas être surpris, donc, de voir poindre dans ce touchant récit, signé Yasmine, des questionnements sur les thèmes de l’identité, de l’accueil et de l’enracinement. Des thèmes portés par des dessins de Djibril qui sont remplis d’amour et qui réussissent à nous transporter au bout du monde.

Émouvant, digne et honnête, sans être racoleur.

S’intéresser aux autres

Louis Rémillard traîne son carnet de dessins depuis les années 1970. Depuis assez longtemps, donc, pour avoir eu envie de troquer l’humour ironique de son général Tidéchet pour s’intéresser plutôt à l’histoire. Ainsi, après son Retour de l’Iroquois, paru en 2016, le revoici dans la même veine avec Traces de mocassins, deuxième volume d’une trilogie consacrée à l’histoire collective des peuples autochtones dans leurs relations, entre autres, avec les Canadiens français de l’époque.

La bédé prend la forme de six histoires courtes, dont celle de Savignon, un jeune Huron amené en France par Champlain afin qu’il puisse revenir ensuite raconter comment l’on vivait dans ce mystérieux et lointain pays où le roi fait office de dieu.

C’est fait avec respect et sensibilité et, sincèrement, cela fait du bien de se faire raconter ces histoires malheureusement oubliées.

Naître trop tôt

Myriam, dessinatrice, est enceinte de son conjoint Jules, photographe. Elle décide d’accompagner celui-ci à Brooklyn pour un contrat de photographie alors qu’elle est enceinte de Romane, une petite fille qui n’a plus envie d’attendre avant de venir au monde, étoile filante qui ne laissera qu’une trace de souvenir.

Poignante incursion dans un moment de tragique intimité, où la force du travail de Mireille St-Pierre réside dans ce qu’elle choisit de ne pas montrer, laissant planer pour le lecteur toute la lourdeur du deuil périnatal, dont on comprend mieux, aujourd’hui, les mécanismes.

La croisée des chemins

Voici le deuxième épisode de la curieuse série Folk (il devrait y en avoir trois) de la bédéiste Iris, qui met en scène un joyeux trio animalier parti enregistrer un album folk dans un mythique studio, tels des Robert Johnson ayant signé un pacte avec le diable. Mais la route est parsemée d’embûches de toutes sortes, allant des jumelles légendaires Paprika et Paquerette à un train immobilisé par une chicane de clochers.

C’est légèrement drôle et rafraîchissant, Iris s’amusant à mélanger les codes pour notre plus grand plaisir !

Un cow-boy dans le coton | ★★★ ​1/2 | Achdé et Jul, Lucky Comics, Givrins, 2020, 48 pages // Khiêm. Terres maternelles.| ★★★★ | Djibril et Yasmine Phan Morissette, Glénat, Québec, 2020, 192 pages /// Traces de mocassins | ★★★ ​1/2 | Louis Rémillard, Moelle Graphique, Québec, 2020, 116 pages //// La brume | ★★★ 1/2 | Mireille St-Pierre, Front froid « Nouvelle Adresse », Montréal, 2020, 200 pages ///// Folk, épisode 2 | ★★★ | Iris, La Pastèque, Montréal, 2020, 88 pages