Quand bédé et politique municipale se rencontrent

La mairesse de Montréal, Valérie Plante, et l’illustratrice Delphie Côté-Lacroix lors du lancement de la bédé «Simone Simoneau», le 20 novembre dernier
Photo: Adil Boukind Le Devoir La mairesse de Montréal, Valérie Plante, et l’illustratrice Delphie Côté-Lacroix lors du lancement de la bédé «Simone Simoneau», le 20 novembre dernier

Lorsque la nouvelle est sortie en août, des voix se sont élevées. Comment la mairesse de Montréal osait-elle faire paraître une bande dessinée sur ses débuts en politique en pleine pandémie ? « J’aurais dû écrire un livre sur le hockey… » dit-elle à la blague, en faisant référence au livre de l’ex-premier ministre du Canada Stephen Harper (Un sport légendaire, Éditions de l’Homme, 2013).

D’emblée, Valérie Plante remet les pendules à l’heure : elle a écrit Simone Simoneau. Chronique d’une femme en politique pendant deux ans en dehors des heures de bureau, les soirs de semaine et le week-end. En décembre 2019, elle a mis le point final au texte, tandis que Delphie Côté-Lacroix a peaufiné les illustrations jusqu’en avril.

Si certains préfèrent le journal intime, Valérie Plante « écrit, gribouille et dessine » pour rester saine d’esprit depuis 2013. « On peut bien me critiquer sur plein de choses, mais je ne vais pas m’excuser de trouver des façons de conserver un équilibre, explique-t-elle au Devoir. Je trouve ça sain, et je souhaite à tout le monde de trouver une façon de le faire. »

La politicienne et l’illustratrice ont vu des relents de sexisme dans les remarques acerbes de certains chroniqueurs et journalistes parues en août et, surtout, une profonde mésestime du neuvième art.

« On a des dessinateurs incroyables au Québec qui font des bédés et des romans graphiques magnifiques : Zviane, Cathon, Rabagliati, Delisle, dit la nouvelle autrice. Honnêtement, j’étais fâchée quand j’ai lu ces articles-là. C’est tellement méprisant envers toute cette communauté. Je suis contente que le livre sorte enfin, parce que les gens pourront critiquer, dire s’ils aiment ou pas. On peut-tu prendre le temps de le lire avant de sortir les guns ? »

« Je savais qu’en m’embarquant dans un projet avec Valérie j’allais devoir faire face à une autre énergie de lancement que pour d’autres projets. Je ne me sentais pas concernée, mais je trouve dommage ce qu’on a dit sur la bédé », dit pour sa part l’illustratrice.

Intuitif et organique

C’est d’abord à son adjointe Isabelle Proulx-Hétu que Valérie Plante a montré ses textes et ses dessins, « des bonhommes allumettes ». « J’adore la bédé, je voulais vraiment que ce soit le véhicule de mon récit. Avec Isabelle, on a regardé différentes illustratrices. J’ai tout de suite aimé le style de Delphie, que je trouvais simple, mais efficace. »

La mairesse a donc convoqué l’artiste à son bureau sans lui donner le motif de la rencontre. Entre les deux, ça a cliqué. « Ce que j’ai aimé avec Delphie, c’est que nous sommes deux personnes intuitives. On se ressemble beaucoup ; cette bédé-là, c’est la rencontre de deux univers, de deux filles qui ont des valeurs communes. »

Ayant gardé un bon souvenir de son expérience chez XYZ, où elle a fait paraître avec Stéphanie Lapointe le livre jeunesse Jack et le temps perdu (Prix du Gouverneur général), Delphie Côté-Lacroix a fait entrer en scène Tristan Malavoy, directeur de la collection Quai no 5.

D’abord conçu en bandes de trois ou quatre cases, « à la manière des Mafalda », sous forme d’anecdotes, le récit de Simone Simoneau, Sissi pour les intimes, a ensuite été restructuré à quatre mains afin de lui donner un arc dramatique.

« Je voulais que ce soit un processus créatif et non une commande, souligne Valérie Plante. Je ne voulais pas que Delphie parte avec mes textes et revienne quelques mois plus tard avec les dessins. Même si j’avais déjà mes cases, on a fait un travail de scénarisation ensemble, échangé beaucoup d’idées. Je visualisais ce que je voulais et, dans certains cas, je lui disais de le faire comme elle le voyait. C’était toujours la meilleure idée qui l’emportait ; c’était très organique. »

« Tout s’est tellement fait naturellement que je n’ai pas senti le poids du statut de Valérie, raconte à son tour l’illustratrice. On s’est toujours vues dans des circonstances superdécontractées. Une vraie relation de création s’est installée rapidement. On avait vraiment le goût de porter ce projet ensemble, de démocratiser ce qu’elle avait vécu, d’encourager les femmes à se lancer en politique. J’ai un petit côté militant, alors ça me plaît de pouvoir mettre en avant des idées qui font avancer le monde à travers mes illustrations et mon travail. »

Carte blanche

Delphie Côté-Lacroix n’a reçu qu’un ordre de Valérie Plante : il ne fallait pas que Sissi lui ressemble. Toutefois, en la voyant arborer des tenues d’un vert pimpant d’une case à l’autre — sauf dans les deux dernières planches où Sissi revêt un pyjama blanc —, on ne peut s’empêcher de penser à la robe verte qu’elle portait le soir de sa victoire en 2017. La mairesse éclate d’un grand rire : « Quand j’ai fait ma première campagne électorale, c’était l’automne ; tout le monde portait un manteau noir et moi, un manteau rouge. On ne pouvait pas me manquer ! »

Même si j’avais déjà mes cases, on a fait un travail de scénarisation ensemble, échangé beaucoup d’idées. Je visualisais ce que je voulais et, dans certains cas, je lui disais de le faire comme elle le voyait. C’était toujours la meilleure idée qui l’emportait.

 

Un souci de traduire cette envie de se démarquer en public aurait-il influencé les choix pigmentaires de l’artiste ? « Je travaille de façon extrêmement intuitive. Intuitivement, ma palette de couleurs me mène vers le bleu, le mauve, le rose. J’avais besoin d’une couleur qui “poppait”, une couleur complémentaire à celles-là. J’avais aussi besoin du vert pour le parc, les arbres. Je trouvais que ça faisait un bel écho au côté écolo de Valérie. »

Si la blonde Sissi habite Côte-des-Neiges plutôt que Rosemont, qu’elle a deux filles plutôt que deux fils, elle partage les mêmes intérêts politiques que la principale intéressée.

« L’élément que Tristan a apporté et que j’ai beaucoup aimé, dit la mairesse, c’était d’approfondir l’histoire, ce qui m’a permis de mettre en avant ce qui motive Sissi tout au long du livre. J’aime penser qu’on remarquera en le lisant qu’il y a une problématique qui lui est chère, l’habitation. Quand on s’engage dans une cause, il faut qu’il y ait quelque chose qui nous fasse vibrer, qui nous tienne. La question d’avoir un toit, élément de base pour la dignité humaine, c’est ce qui m’a donné envie de me lancer en politique. »

Juste équilibre

Jusqu’où peut-on aller sans tomber dans la propagande ou le didactisme ? « Avec Tristan, on en a beaucoup parlé. On ne voulait pas que ce soit “Politique 101”. À un moment donné, on ouvre le sac à main de Sissi et on voit ce qu’il y a dedans ; je trouvais ça le fun parce que c’est une façon de démystifier, mais en même temps, je ne voulais pas que ce soit un guide pour faire un bon pointage. Il fallait trouver l’équilibre. »

Tant pour ces éléments démystificateurs, qui fascinaient l’illustratrice, que pour les différents visages de Montréal, Valérie Plante a fait confiance à sa collaboratrice. « Je crois que je voulais plus que Valérie que Montréal se retrouve dans les pages, qu’il y ait un hommage à la ville. Je voyais ce livre-là voyager dans le monde, alors je voulais que Montréal soit présente. »

Une vraie relation de création s’est installée rapidement. On avait vraiment le goût de porter ce projet ensemble, de démocratiser ce qu’elle avait vécu, d’encourager les femmes à se lancer en politique.

 

Tandis que le livre jouit d’une sortie simultanée en français et en anglais (Okay, Universe, traduit par Helge Dascher, Drawn & Quarterley), Valérie Plante préfère attendre sa réception avant de se lancer dans un nouvel épisode (Sissi mairesse ?). « Je voulais me faire plaisir en espérant que je ferais plaisir à d’autres. C’était la collaboration la plus smooth de ma vie de mairesse ever ! »

Si elle confirme qu’elle écrit toujours, elle avoue moins qu’elle dessine depuis sa rencontre avec l’illustratrice. Quant à l’illustratrice, elle confie que son regard sur la politique n’est plus tout à fait le même.

« Je suis plus sensible à la place des femmes, à l’enjeu de la représentation. C’est important qu’on puisse voir des exemples auxquels les gens puissent s’identifier pour ensuite trouver leur propre place », conclut Delphie Côté-Lacroix.

Simone Simoneau. Chronique d’une femme en politique paraît aujourd’hui en librairie.

Simone Simoneau. Chronique d’une femme en politique 

Valérie Plante et Delphie Côté-Lacroix, XYZ « Quai no 5 », Montréal, 2020, 102 pages

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