Décoloniser les bibliothèques

Pour décoloniser les bibliothèques, le plus urgent est de réviser le Répertoire des vedettes-matières, d’après tous les intervenants interrogés par «Le Devoir».
Photo: Getty Images/iStockphoto Pour décoloniser les bibliothèques, le plus urgent est de réviser le Répertoire des vedettes-matières, d’après tous les intervenants interrogés par «Le Devoir».

C’est une recherche dans le catalogue virtuel Nelligan des bibliothèques de la Ville de Montréal qui a mis la puce à l’oreille. Cherchez les livres Le nid de l’aigle, d’Yves Sioui Durand, Le dernier des Mohicans, de James Fenimore Cooper, ou le catalogue de L’œil amérindien, du Musée de la civilisation. Sur la fiche de ces documents dont le sujet est « Indiens », vous lirez que « les Bibliothèques de Montréal reconnaissent que le terme “Indiens” utilisé dans les vedettes-matières telles qu’“Indiens d’Amérique du Nord” est offensant pour de nombreuses personnes ». Vous apprendrez plus loin que les bibliothèques de Montréal participent « aux travaux actuellement en cours, avec les autres bibliothèques canadiennes, afin de les remplacer par des termes plus respectueuses (sic) pour les peuples autochtones ». Une technicité ? Non. Un premier pas, et plus grand qu’il n’y paraît, vers l’autochtonisation des bibliothèques.

Pour décoloniser les bibliothèques, le plus urgent est de réviser le Répertoire des vedettes-matières, d’après tous les intervenants interrogés par Le Devoir. Le Répertoire des vedettes-matières (RVM) ? C’est un thésaurus, un répertoire des termes et des expressions qui servent au catalogage et à l’indexation des documents. Il est utilisé par les bibliothèques universitaires, collégiales et municipales francophones du Québec et du Canada. Ce sont les mots qu’on y trouve, qui se pensent et se cumulent depuis 1946, qui définissent ensuite les sujets des livres, disques, films et autres documents des bibliothèques. Les termes, dans le RVM, s’articulent les uns avec les autres, et permettent de préciser une recherche, ou de trouver d’autres documents sur le même sujet, par exemple. C’est un corpus terminologique qui sert à indexer les documents, et auquel correspond un immense fichier informatique.

Or, le RVM entame une opération d’une envergure et d’une collégialité inédites afin de repenser et de changer, si telle est la décision, le terme « Indiens d’Amérique », explique Marcel Plourde, de la bibliothèque de l’Université Laval, responsable de l’équipe du RVM. Si les termes du RVM sont régulièrement revus, parfois rejetés et changés — comme « handicapés mentaux » il y a quelques années, —, c’est la première fois qu’un changement si grand s’y fera. « Dans le RVM actuellement, il y a 828 vedettes [c’est-à-dire termes acceptés] qui comportent le terme “Indiens d’Amérique” ; 647 vedettes acceptées ; 1464 qui utilisent quelque part le terme “Indiens”, comme dans “Apaches – Indiens”, par exemple. On doit aussi revoir la terminologie qui touche spécifiquement les langues autochtones, les groupes démographiques, les noms des nations ou des communautés, et la question des toponymes et des ethnonymes. C’est un projet qui couvre un éventail assez large. »

Parler des miens, parler des autres

Les mots pour le dire sont-ils si importants ? Assurément, estime Rémi Castonguay, bibliothécaire d’origine attikamek à l’UQAM. « Il y a certainement de la place pour des vedettes-matières plus précises, avec un plus grand niveau de granularité, et qui rendent compte de la variété des nations et des groupes autochtones. » Lui-même explique son plaisir de pouvoir entrer « Nehirowisiwok » dans le catalogue de Bibliothèques et Archives nationales ou de l’UQAM. « C’est la façon dont nous, les Attikameks, on se nomme. C’est un niveau de précision qui est aussi une reconnaissance. Ça a un poids. Là, avec ce mot-là, je sais qu’on parle vraiment de moi et des miens. »

« La grande majorité du vocabulaire du RVM suit l’évolution naturelle des terminologies, du langage et del’actualité, précise Marcel Plourde. Le corpus “Indiens d’Amérique”, lui, n’a pas vraiment évolué au fil des années. » Dans le thésaurus, on retrouve aussi la vedette “Amérique — découverte et colonisation”. M. Plourde explique : « L’Amérique existait avant que Jacques Cartier ne mette sa croix de Gaspé. C’est le genre de terminologie qui devra être révisée. »

Vers une Loi sur les Autochtones ?

« Les mots traduisent aussi nos malaises, et nos malaises à décoloniser les savoirs », commente Jean-Philippe Uzel, professeur à l’UQAM en histoire de l’art autochtone. « J’ai l’impression que le Québec et le Canada peuvent être prescripteurs en cette matière, surtout en francophonie », et ce, même si le Canada anglais a une bonne avance sur le Québec en décolonisation des bibliothèques, selon plusieurs des interviewés. Mais « est-ce qu’en s’attaquant au langage, on change les choses ? Je n’en suis pas sûr », poursuit M. Uzel. « Il y a débat sur les mots et, à travers les mots, sur la réalité, sur le racisme systémique, par exemple. On n’en est pas encore à remettre en question le titre de la Loi sur les Indiens, mais, à mon avis, on va y arriver bientôt. Va-t-on la renommer Loi sur les Autochtones ? Il y a une volonté de réconciliation louable, mais il ne faudrait pas que les mots cachent le vrai travail structurel à faire si on est sincères dans notre démarche de décolonisation. Il ne faut pas se dire que si on change les mots, les choses ont changé. Je trouve que c’est un vrai risque. »

Catherine Séguin, bibliothécaire à l’Université du Québec en Outaouais, a déjà étudié des pistes pour décoloniser davantage, et pour penser une bibliothèque inclusive pour les Autochtones. « Il y a plein de possibilités dans les services aux usagers, les formations, la façon de les intégrer et de leur laisser de la place, dans l’affichage… » L’utilisation de pictogrammes dans la signalétique, par exemple, permettrait d’intégrer ceux qui maîtrisent moins bien le français. L’inclusion de l’oralité, soit par des invitations aux aînés autochtones, des cercles de lecture ou, comme à la Bibliothèque nationale du Canada, en proposant des documents audiovisuels sur le patrimoine autochtone, est une autre piste. « Dans les rares données disponibles, on voit que la bibliothèque est un des lieux que les étudiants autochtones préfèrent, parce qu’il y a possibilité d’y rester et de s’y regrouper. » Ici, les bibliothèques des Universités du Québec en Abitibi et à Chicoutimi, qui ont des programmes d’études autochtones ou des liens avec les communautés, font bonne figure. La bibliothèque de l’Université Bishop’s a créé un espace autochtone, mentionne Mme Séguin en exemple. « Mais le changement au RVM, c’est important. Je suis tombée il n’y a pas longtemps sur une vignette “Peuples autochtones – Les métis et leurs problèmes”, où l’on recensait des documents sur la toxicomanie, alors que c’est un problème qui touche toutes les couches de la société. »

Ève Lagacé, directrice générale de l’Association des bibliothèques publiques du Québec, sait qu’il y a encore beaucoup de travail à faire. « Il y a une méconnaissance, je dirais. On sait que c’est un sujet vraiment délicat. On a besoin d’avoir plus d’informations ; on a encore du mal à trouver les expertises dont on a besoin », mentionne-t-elle. Mais le RVM, une fois changé, changera le vocabulaire de toutes les bibliothèques membres de son association sans qu’elles aient de geste à poser. Un bon début.

 

Changer « Indiens » pour « Autochtones », vraiment ?

Lors de son exposition Soulèvements, présentée à la Galerie de l’UQAM en 2018, le philosophe Georges Didi-Huberman s’était fait reprendre pour son usage du mot « Indiens ». Voici ce qu’il avait écrit dans le catalogue : « Autochtone n’est pas un mot innu ou micmac : c’est un mot grec lié à un système politique athénien datant de vingt-six siècles. Tout démocratique qu’il fût, ce système excluait de la représentativité politique, nous le savons, les esclaves, les “barbares”, les “métèques” et les femmes… La grande historienne et anthropologue féministe Nicole Loraux a, ainsi, montré que l’autochtonie grecque correspondait à un fantasme politique, celui d’être “né de la terre” et non pas d’une mère — façon d’exclure les femmes de la cité. Autochtone ne me semble donc pas aussi satisfaisant que cela…

 

Quant à l’usage du mot Indien, que j’avais employé spontanément, je me suis tourné vers Jérôme Baschet, un ami historien de l’École des hautes études en sciences sociales, à Paris, qui passe surtout son temps dans la région du Chiapas, au Mexique, où il réfléchit et agit avec les peuples soulevés de cette région […]. Je lui ai donc demandé : Indien ou pas ? Il m’a répondu ceci : Indiano étant très méprisant, très péjoratif en espagnol, le mot d’usage est Indigeno. Mais, en français, tradition coloniale oblige, c’est le mot Indigène qui est plutôt de connotation raciste, obligeant ainsi Baschet à traduire en français Indigenos par Indiens.

 

Comment s’en sortir avec ces problèmes de mots ? Peut-être, justement, en ne se focalisant pas, en ne se fixant pas fétichiquement sur eux, comme s’ils avaient un sens définitif. Pris séparément, un mot ne veut rien dire en lui-même. Ce sont les phrases, et non les mots, qui veulent dire quelque chose. […] Donc, écoutons les phrases, le style des phrases dans lesquelles les mots prennent leur place. C’est alors que la critique peut commencer, et aussi le jeu, la plasticité de la pensée : rien n’interdisant, à partir de là, d’imaginer une racine qui soit tourbillonnante ou un tourbillon qui soit racine profonde. »

Et le système Dewey ?

Le système de classification Dewey est fort utilisé en bibliothèque. Faudrait-il aussi en décoloniser le vocabulaire ? Pas selon Danielle Poirier, directrice des métadonnées à Bibliothèque et Archives nationales du Québec. « En Amérique du Nord, on se sert surtout de Dewey pour regrouper les documents sur les tablettes. » Les usagers n’ont pas accès aux mots qui y définissent des classes, utiles seulement aux bibliothécaires. « Ce n’est pas un enjeu aussi majeur que le vocabulaire que l’usager va voir à travers le catalogue. Et Dewey est évolutif et mobile : s’il y a des problèmes, on fait des propositions au comité éditorial — dix personnes, deux représentants canadiens —, très sensible. Ils viennent d’introduire le terme COVID-19, par exemple, pour les livres qui vont sortir bientôt sur le sujet. »


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