«Les enjeux d’un Québec laïque»: une laïcité tributaire du passé religieux?

Un homme manifeste contre le projet de loi 21, en avril 2019 à Montréal.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Un homme manifeste contre le projet de loi 21, en avril 2019 à Montréal.

En marge du procès de la Loi sur la laïcité de l’État à la Cour supérieure du Québec, l’ouvrage collectif sous la direction de Lucia Ferretti et François Rocher Les enjeux d’un Québec laïque renferme quelques textes remarquables. Par exemple, Yasmina Chouakri, politologue et féministe d’origine algérienne, y soutient que, pour la majorité des Québécoises de culture musulmane, cette loi « ne constitue aucunement un problème ».

Forte d’une riche expérience auprès des femmes immigrées et racisées, Yasmina Chouakri précise que la contestation de la loi 21 sur la laïcité ne vient que d’une minorité. Cette dernière exprime, selon elle, « la vision d’un Islam conservateur et dogmatique qui juge que le port du voile est un marqueur de l’appartenance à la religion musulmane ».

La majorité des Québécoises issues de l’Islam est, ajoute-t-elle, « libérale », au « sens émancipateur classique du terme, qui n’a rien à voir avec le conservatisme de la pensée libérale actuelle en Occident ». Cette fine distinction lui permet de déceler l’effet pervers du néolibéralisme, effet très présent au Canada anglais. Une contrefaçon de l’ouverture aux minorités culturelles, au lieu de nous rapprocher de celles-ci, nous en éloigne en les marginalisant.

Yasmina Chouakri l’explique à merveille : le discours néolibéral « cherche à rendre synonymes les expressions “une femme musulmane” et “une femme voilée” ». Pour la politologue, il « essentialise les musulmans » en faisant « disparaître leur appartenance nationale ou citoyenne et les cantonne à leur appartenance religieuse ».

D’une opinion moins tranchée, le politologue François Rocher trouve la liberté de conscience et de religion défendue par les opposants à la loi 21 aussi légitime que la neutralité de l’État, selon la loi. Mais il « espère » qu’un tribunal légitimera la loi au nom du caractère « distinct » de la société québécoise.

Quant à l’historienne Lucia Ferretti, plus fougueuse que Rocher, elle estime que le libéralisme anglo-saxon actuel « repose sur une conception protestante » sécularisée qu’elle repousse et où la diversité l’emporte sur l’unité chère à un catholicisme québécois, lui aussi sécularisé.

Pour sa part, le philosophe Normand Baillargeon, dans une analyse pénétrante comme celle de Yasmina Chouakri, trouve suspect que l’opposition à la loi 21 défie les frontières politiques. Il souligne que la loi a été le projet de la CAQ, parti de centre droit, « tandis qu’un parti de gauche, Québec solidaire, l’a combattue… aux côtés du Parti libéral et du Conseil du patronat » ! D’après lui, ce front « incohérent » traite ses adversaires comme l’Église « condamnait » jadis les « mécréants ».

Le débat sur la laïcité nous ramènerait-il à un exclusivisme religieux révolu et à un conservatisme sociopolitique que le néolibéralisme peine à cacher ?

Extrait de «Les enjeux d’un Québec laïque»

La Loi sur la laïcité de l’État (loi 21) s’inscrit dans un long processus de réflexion collective, souvent marqué par des interventions acrimonieuses, des invectives de toutes sortes, des accusations de racisme et de xénophobie, des condamnations ad hominem.

  

Les enjeux d’un Québec laïque

★★★ 1/2

Sous la direction de Lucia Ferretti et François Rocher, Del Busso, Montréal, 2020, 306 pages