Dans la peau (2)

Photo: Pixabay

Les mains de Suzanne

La petite lumière dans son bureau

Je m’égare

Quand j’étais jeune

Je me suis retrouvé à l’orphelinat de Sorel

Puis à l’orphelinat de Saint-Arsène

Un frère de Saint-Gabriel m’a fait des avances dans le dortoir

Je jouais au Mississippi en t-shirt dans la salle de jeu

Il m’a touché

Je l’ai frappé

Il est tombé dans l’escalier

Il s’est disloqué l’épaule

En 77

J’ai fait une maîtrise en droit du travail

J’étais le plus jeune du cabinet

On m’envoyait souvent en Abitibi

J’adorais ça

J’aime la Côte-Nord

Baie-Comeau

Sept-Îles

Avec Suzanne j’allais toujours à l’hôtel Sept-Îles

On ouvrait les fenêtres

On entendait les vagues

On n’arrivait jamais à s’entendre sur ce qu’on allait manger pour souper

On riait

Suzanne riait tout le temps

Elle riait à chacune de mes niaiseries

Je me sentais beau avec elle

J’ai rencontré Suzanne dans un party

Elle était archéologue

Elle travaillait au musée Pointe-à-Callière

Elle s’occupait des expositions

Elle est souvent allée en Europe pour déménager des expos

Elle n’a jamais arrêté de travailler

Même à la retraite

Des petites compagnies privées d’archéologie l’appelaient

Elles lui envoyaient des artefacts

pour qu’elle écrive des descriptions

J’ai toujours aimé la manière

Dont elle manipulait les objets

Quand elle allumait

sa petite lumière dans son bureau

Je ne devais pas la déranger

Au mois de mars

Tout est allé vite

La vie c’est comme ça

Un matin

Ça déboule

La journée déboule

Et tout le monde déboule en même temps

On se débat

On voit nos enfants se débattre

Mais on ne peut rien faire

On a su que Suzanne avait le cancer

On a su qu’il lui restait cinq mois à vivre

J’ai installé un lit d’hôpital dans le salon

Je réussissais à la faire rire encore

Je buvais du café

Je faisais semblant de me renverser du café dessus

Elle riait dans son lit

C’était la femme la plus courageuse

Elle n’a jamais eu peur de mourir

Elle s’inquiétait plus pour moi que pour elle

Les infirmières venaient trois fois par semaine

Julie était fine

Je ne me rappelle plus c’était quel jour

Un mardi je pense

Les enfants étaient là

On l’a regardée mourir

Elle est partie à 10 h 30

Je n’ai pas bu de café depuis ce temps-là

Je m’en sors un peu

Un moment donné tu te dis

C’est sûr que ça fait de la peine

T’as été heureux avec une personne pendant quarante-deux ans

Des fois

Je continue de la déranger

J’allume la petite lampe dans son bureau

Et elle apparaît

J’éteins la lampe

Et elle reste là

Elle sourit

Elle me fait des clins d’œil

Ces p’tits clins d’œil à elle

Je ne le dis pas à mes enfants

Hier j’ai cordé mon bois

Tantôt je vais préparer la maison pour l’hiver

L’année prochaine

Je vais retourner à Sept-Îles

Je vais prendre la même chambre

Je vais ouvrir les fenêtres

Peut-être que

Je vais entendre les vagues

Peut-être

Que je vais entendre le rire de Suzanne

Quelque part sur la plage à Sept-Îles

Peut-être que

je vais pouvoir recommencer à boire du café.


Dans la peau est une série mensuelle inspirée de témoignages de citoyens dont le quotidien est affecté par la pandémie.