«Né pour être vivant»: épopée disco

L'écrivain Yann Fortier
Photo: Justine Latour L'écrivain Yann Fortier

Attention : la lecture de Né pour être vivant, deuxième roman de Yann Fortier (L’angoisse du paradis, Marchand de feuilles, 2015), peut entraîner des effets secondaires. Fausse biographie de Patrick Hernandez, renommé Antoine Ferrandez, à qui l’on doit l’hymne philosophico-disco Born to Be Alive, retitrée Born to Be, or not to Be (Born), Né pour être vivant pourrait faire exécuter au lecteur, sans même qu’il s’en rende compte, quelques pas ou figures à faire verdir d’envie John Travolta.

Pis encore, il en aura pour plusieurs jours à avoir en tête ce mégatube à « 133 BPM ! Pas un de plus, pas un de moins ! » Sans parler d’autres succès, de Dancing Queen à I Will Survive, en passant par I Love to Love, de cette époque où « la planète Terre se transforme en immense boule disco », où « on largue Marie-Jeanne, on sort les paillettes pour aller promener Coco, bien en laisse ».

Si ce n’était que ça… À tout moment, le lecteur risque d’arrêter de lire pour chercher compulsivement sur Google ou YouTube des traces de ce qu’y avance l’auteur, ce qui n’est certainement pas pour déplaire à ce dernier.

« Bref, au lieu d’aller à la pêche dimanche prochain, prenez 11 minutes pour entrer les mots “Plus vite que le soleil, court métrage” et “Robert Enrico” dans la barre de recherche de YouTube », écrit-il, après avoir longuement décrit ledit film alors qu’Antoine Ferrandez s’apprête à prendre le Concorde. Un peu plus, et on aurait eu droit au découpage technique complet ! Par ailleurs, c’est plutôt ironique que le romancier renvoie sans cesse le lecteur à des sources numériques, lui qui fait revivre les derniers jours de l’analogique.

Jeu de pistes

Ne vous fiez pas aux airs de premier de classe de Yann Fortier. Directeur du World Press Photo Montréal, l’auteur n’aime pas seulement s’amuser jusqu’à plus soif avec les mots, leur sens, les sons, les répétitions, les allitérations et les onomatopées (« pfu pfu », fait Brassens en tirant sur sa pipe), il se plaît aussi à jouer avec le lecteur qu’il envoie sur autant de pistes que son personnage, qui, au sommet de la gloire à 30 ans, vit une crise existentielle dans toutes les aérogares de la Terre.

Réflexion mélancolique sur la célébrité instantanée évoquant Jacques Prévert, Italo Calvino et Jean-Thomas Jobin (!), Né pour être vivant déroute autant qu’il captive et fascine par son ludisme décomplexé, son humour absurde et sa structure éclatée. Traversé par une entrevue donnée à Bernard Pivot lors d’un épisode d’Apostrophes sur les pléonasmes — où le héros croise notamment Simone de Beauvoir et Peter Handke —, le roman finit par agacer par son trop-plein d’apartés et de digressions.

Si l’interminable article de Paris Match (plus de 16 pages !) révèle les origines du traumatisme d’Antoine Ferrandez, que vient faire ce menu d’un resto des îles de la Madeleine s’étendant sur six pages (fautes d’accord comprises pour faire plus vrai) ?

Face à tant de poudre aux yeux et de références, des plus nichées aux plus communes, vraies et inventées, le lecteur risque de finir par taper du pied. Non pas pour suivre le tempo du tambourin, mais bien d’impatience ou d’exaspération.

Né pour être vivant

★★★ 1/2

Yann Fortier, Marchand de feuilles, Montréal, 2020, 497 pages