«Furie»: la vengeance pas douce au coeur de Marilyn

L'écrivaine Myriam Vincent
Photo: Jean Turgeon L'écrivaine Myriam Vincent

« C’est un métier rough pareil, assassin », annonce Marilyn — bel euphémisme — dans Furie, premier roman de Myriam Vincent, lorsque les contrariétés inhérentes à son nouveau métier commencent tranquillement à s’accumuler. Après avoir fouillé les profondeurs du darkWeb afin de dénicher un tueur à gages qui accepterait de venger le viol de son amie Julie, puis constaté que ses maigres économies ne lui permettraient pas de s’offrir pareil cadeau, la jeune femme proverbialement ordinaire accepte le marché que lui propose le leader d’une importante organisation criminelle.

C’est tout simple : Marilyn n’aura qu’à devenir elle-même tueuse à gages et à offrir ses services à ce dénommé Lindberg pendant deux ans pour qu’il lui livre en pâture les bourreaux de son amie. Une proposition tranchant radicalement avec sa vie de citoyenne irréprochable, que Marilyn accepte néanmoins, à condition que ceux qu’elle devra éliminer entre-temps aient, eux aussi, commis des crimes à caractère sexuel.

Furie n’est bien sûr pas le premier livre à imaginer pareille justicière. Myriam Vincent multiplie d’ailleurs les références à 1Q84 de Murakami et à son personnage d’Aomamé, ainsi qu’à certaines célèbres vengeresses du petit et du grand écran (comme la Jessica Jones de la série du même nom et The Bride dans Kill Bill). Marilyn se distingue cependant de ses devancières grâce à cette conscience aiguë qui l’anime — conscience très méta — que sa double vie ressemble un peu trop à celle d’une superhéroïne de fiction. Contrairement à plusieurs d’entre elles, l’étudiante au baccalauréat en littérature peine à juguler son désir d’une vie sociale, dont elle doit pourtant se priver pour maintenir son anonymat.

Critique rageuse d’un système judiciaire procurant très rarement aux victimes d’agression sexuelle le sentiment de justice rendu, Furie, grâce à quelques-unes de ses scènes de meurtre minutieusement décrites, aura peut-être des vertus cathartiques pour quiconque a un jour souhaité se venger. Mais comme c’était le cas de l’incontournable série de la BBC I May Destroy You, l’intelligence de ce roman tient beaucoup à la méfiance que son autrice semble entretenir face à l’ivresse que lui procurent ces passages explicites. Le cœur de ce roman, quant à lui, se situe dans ce pouvoir vivificateur dont il investit l’amitié.

Authentique page turner épousant la forme épisodique des comic books, Furie brille aussi par son sens du détail. Avec un humour noir similaire à celui d’un Jean-Philippe Baril Guérard, Myriam Vincent décoche plusieurs clins d’œil complices à ses lecteurs et (surtout) ses lectrices, en raillant notamment la fascination des gars qui étudient en littérature pour Bukowski et Houellebecq, la paresse de certains profs d’université ou le tabou des menstruations. « La première chose qu’il faut savoir, dans l’assassinat, c’est que c’est pas vrai que le sang c’est tant compliqué que ça à enlever des vêtements. Toutes les filles savent déjà ça, en fait […] »

S’il est impossible de parler de vengeance sans minimalement s’interroger sur ses vertus réparatrices, Myriam Vincent aspire visiblement moins à soupeser la teneur morale des choix de sa femme de main qu’à les employer afin d’éclairer un monde ayant soustrait à notre regard la violence dont nos modes de vie dépendent. L’horreur du geste consistant à enlever la vie, avance Marilyn, suppose de sa part une forme d’aveuglement volontaire peut-être pas si différente de celle qui lubrifie le grand engrenage du capitalisme et qui nous permet tous d’acheter, sans mourir de culpabilité, des vêtements cousus par des enfants. Chose certaine : ce système permettant à tant d’agresseurs de s’en sortir indemnes repose, comme le travail de tueuse à gages, sur un abject déni de réalité.

Furie

★★★★

Myriam Vincent, Poètes de brousse, Montréal, 2020, 374 pages