«Trois anneaux»: boucler la boucle

Comme ceux qui l’ont précédé, le nouveau livre de Daniel Mendelsohn entrelace brillamment le récit de soi et l’essai littéraire. Si l’écrivain s’intéresse à son propre sort, c’est bien entendu pour s’en servir comme d’un tremplin, plus précisément pour en faire le point de départ d’une admirable poétique.
Photo: Matt Mendelsohn Comme ceux qui l’ont précédé, le nouveau livre de Daniel Mendelsohn entrelace brillamment le récit de soi et l’essai littéraire. Si l’écrivain s’intéresse à son propre sort, c’est bien entendu pour s’en servir comme d’un tremplin, plus précisément pour en faire le point de départ d’une admirable poétique.

« Le seul moyen d’atteindre le centre de mon histoire était de prendre des détours compliqués vers de lointaines périphéries. » Tirée de son plus récent livre, Trois anneaux. Un conte d’exils, cette affirmation résume fort bien la démarche que poursuit l’écrivain américain Daniel Mendelsohn depuis 1999. Après L’étreinte fugitive, Les disparus et Une odyssée. Un père, un fils, une épopée, l’helléniste juif et homosexuel né en 1960 continue d’explorer son riche bagage identitaire en faisant preuve d’une étonnante érudition.

Le point de départ de ce nouveau livre, c’est l’état d’apathie que l’auteur expérimenta après avoir parcouru le monde afin de rédiger Les disparus, une fresque où il s’intéresse aux six membres de sa famille victimes de l’Holocauste. « Lorsque j’ai eu fini d’écrire cette histoire, explique-t-il, je me suis retrouvé incapable de bouger. Sur le coup, j’ai simplement mis cela sur le compte de la fatigue ; mais maintenant, avec quinze ans et demi de recul, je comprends que j’avais en fait traversé une sorte de crise, voire une forme de dépression. Pendant plusieurs mois, j’avais du mal à quitter mon appartement, et plus encore à entreprendre le moindre voyage. »

Une admirable poétique

Comme ceux qui l’ont précédé, le nouveau livre de Mendelsohn entrelace brillamment le récit de soi et l’essai littéraire. Si l’écrivain s’intéresse à son propre sort — la dépression qu’il traversa après avoir écouté pendant cinq ans des témoignages de violence et de destruction sans pouvoir les assimiler émotionnellement parce que son unique souci était de les consigner —, c’est bien entendu pour s’en servir comme d’un tremplin, plus précisément pour en faire le point de départ d’une admirable poétique.

Dans ce texte en trois parties, qui trouve son origine dans une conférence prononcée en 2019 à l’Université de Virginie, il est notamment question du philologue juif Erich Auerbach, qui a fui l’Allemagne nazie pour écrire une ambitieuse étude de la littérature européenne à Istanbul, de François Fénelon, évêque du XVIIe siècle dont Les aventures de Télémaque lui valurent d’être banni de la cour par Louis XIV, et de l’écrivain allemand W.G. Sebald, qui s’exila en Angleterre et dont les livres abordent la réalité des émigrants.

Les anneaux du titre font référence à un procédé littéraire cher à Homère : la composition circulaire, une structure annulaire où le récit multiplie les parenthèses pour mieux revenir, chaque fois, au point précis de l’action dont il s’est écarté. « En ceci, la digression n’est jamais une déviation, estime Mendelsohn. Ses tours et détours poursuivent le même objectif, à savoir nous aider à comprendre l’action unique et complète qui constitue le sujet de l’œuvre dans laquelle ils s’inscrivent. »

Dans la composition circulaire, l’auteur de Trois anneaux semble voir un moyen de traduire le monde, une façon de lire l’Histoire, une méthode littéraire pour dégager de l’expérience humaine, certainement pleine de détours, une forme d’unité, un dessein qui ne serait perceptible que rétrospectivement.

Trois anneaux. Un conte d’exils.

★★★★

Daniel Mendelsohn, traduit de l’anglais par Isabelle D. Taudière, Flammarion, Paris, 2020, 192 pages