Critique croisée: nouvelles des confins du monde

Les espaces immenses et presque déserts de la Patagonie, où semble souffler en permanence un vent à rendre fou…
Photo: Mario Goldman Agence France-Presse Les espaces immenses et presque déserts de la Patagonie, où semble souffler en permanence un vent à rendre fou…

Bienvenue en Patagonie. Dans la poussière et le vent, les heures et les kilomètres défilent sans que l’on aperçoive âme qui vive ou que change le paysage. « Ici, pas besoin de conduire, c’est la route qui vous conduit, comme un cheval fidèle. »

Au volant de son vieux camion, l’homme se fait appeler Parker. Dans sa cabine, un étui poussiéreux cache un saxophone dans lequel il lui arrive de pousser quelques notes. À sa façon, Parker fuit peut-être quelque chose ou quelqu’un, il est possible que les marchandises qu’il transporte d’un point à l’autre des routes secondaires de la Patagonie, dans les confins sud de l’Argentine, contreviennent à certaines règles.

Après des jours de trajectoire en zigzags, quand le besoin de sommeil se fait trop pressant, le protagoniste de Patagonie route 203 — un road trip plutôt intitulé en espagnol La marca del viento, La marque du vent — se sert d’une petite grue pour débarquer le mobilier rescapé de son ancien appartement : un tapis, un lit, une table de chevet et quelques livres, une table et des chaises, un frigo. Un campement de fortune recouvert d’une bâche. Et s’il évite autant que possible l’espèce humaine, sa solitude est parfois ponctuée de rendez-vous improbables avec un ami journaliste qui enquête sur l’arrivée clandestine de fugitifs nazis en sous-marins à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Dans ces espaces immenses et presque déserts où semble souffler en permanence un vent à rendre fou, les villages peuvent s’appeler Mule Morte, Colonie Désespoir ou Mont Effondré. Il arrive même qu’ils changent de nom ou ne figurent sur aucune carte. Pour ceux qui habitent ces espaces immenses, pour « le monde du bout du monde », l’endroit ressemble à une prison à ciel ouvert.

Photo: Philippe Matsas L'écrivain Eduardo Fernando Varela

À la fortune d’un bris mécanique, le routier tombera sur une fête foraine itinérante où il aura un coup de foudre pour une jeune femme d’une grande beauté, Maytén, qui cherche à fuir un mariage malheureux. Pour elle, c’est une porte de sortie hors de cette plaine illimitée « où elle avait l’impression que son âme se dissolvait ».

Tandis que le mari de la belle est à leurs trousses, le couple improvisé s’enfonce dans les méandres de la route et de leurs démons intérieurs respectifs. Doivent-ils s’inquiéter ? Pas vraiment, parce qu’ici, explique le routier à Maytén, « personne ne trouve jamais ce qu’il cherche. C’est le pays de l’inattendu ». Une remarque qui vaut aussi pour eux, il va sans dire.

Scénariste pour la télévision et le cinéma, Eduardo Fernando Varela, 60 ans, a mis humour, finesse humaine et couleur dans ce beau premier roman, l’enveloppant aussi d’une tonalité de fable un peu désespérée.

Entre les murs

Roman choral qui fait alterner une trentaine de voix, La Vierge du Mal, le onzième roman d’Edmundo Paz Soldán, qui est né en 1967 à Cochabamba en Bolivie mais vit aux États-Unis depuis une trentaine d’années, où il enseigne la littérature latino-américaine à l’Université Cornell, nous plonge au cœur d’une vraie prison, avec ses murs, son échelle de crimes et ses propres lois.

Mais la Casona — inspirée du pénitencier San Pedro de La Paz — est bien plus qu’une prison. Dans l’une des provinces les plus éloignées du pays, les Confins, « le lieu où tous les non se muaient en peut-être », c’est une véritable petite ville, avec restaurants, barbier, école primaire et fabrique de cocaïne. Un univers sombre, aussi, qui s’apparente à une jungle sous la canopée. Un monde clos et complètement à part où tout doit se payer, en passant par le simple droit de quitter la cour intérieure jusqu’à l’obtention d’une cellule quatre étoiles avec salle de bain.

Et ni pour le gouverneur de la prison ni pour sa femme, encore moins pour les gardiens et les prisonniers (et souvent même pour leurs enfants, qui y « habitent » avec eux) il n’existe d’issue. La justice répond à d’autres principes, le sexe est une monnaie d’échange. Un univers étouffant où prolifère le culte de l’Innommable, interdit dans le pays mais toléré ici.

C’est dans ce monde sans pitié que nous plonge La Vierge du Mal, Los días de la peste (Les jours de la peste) dans sa version originale, monde où une mystérieuse épidémie progresse. Malaria ? Choléra ? Le manque de moyens et la vitesse avec laquelle la contagion progresse rendent difficile de le savoir, mais le gouvernement devra intervenir afin de contenir, une fois de plus, le mal entre les murs de la prison.

Photo: Courtoisie L'écrivain Edmundo Paz Soldán

Bien entendu, la Casona est une sorte de miroir déformant de ce qui se passe à l’extérieur des murs, où tout s’achète et tout se vend. « Avec un peu de fric, on peut tout faire dans la Casona. » Difficile de ne pas y voir aussi une métaphore, l’écho d’une épidémie morale frappant la société.

Et tel un chaos qui fonctionne, chacune des sections du pénitencier fait penser à l’un des cercles de l’enfer selon Dante. Mais ici, contrairement à ce qu’on voyait chez Camus, pas de docteur Rieux refusant de se résigner devant la maladie, qui estimait « que l’habitude du désespoir est pire que le désespoir lui-même ».

À la Casona, à la façon d’un virus, on s’adapte, on plie, on mute. Voilà peut-être ce qui est le plus terrifiant.

Patagonie route 203 | ★★★ ​1/2 | Eduardo Fernando Varela, traduit de l’espagnol par François Gaudry, Métailié, Paris, 2020, 358 pages // La Vierge du Mal | ★★★ ​1/2 | Edmundo Paz Soldán, traduit de l’espagnol par Robert Amutio, Gallimard, Paris, 2020, 400 pages. En librairie le 17 novembre.