Si on pouvait tout voir

Photo: Roberto Schmidt Agence France-Presse

Témoigner du regard

Première traduction en français des textes d’Anne Michaels, qui est déjà traduite en 45 langues, Tout ce que nous avons vu est un acte de bonté, une ouverture amène vers le tendre, l’entre-deux monde, dans une tentative de réconciliation.

D’entrée de jeu, convenons que nous nous serions passé de l’usage récurrent de l’anaphore, cette répétition d’un même mot ou d’une même formule en début de vers, dans de trop nombreuses pages. Convenons que nous nous serions également passés d’un ton un tantinet fleur bleue devant l’amour indéfectible. Mais hormis cela, le recueil vaut le détour.

Or, sachant qu’« il y a une certaine solitude inhérente à la forme que prend la poésie », comme l’autrice le dit dans le court essai ajouté en fin de recueil et intitulé Anne Michaels sur l’écriture, nous ne saurions être surpris de trouver dans ces poèmes une sollicitude pour l’autre, une sincère fragilité devant la mort comme devant la vie.

« Chaque mot [est] une chimie qui nous astreint / à de singuliers désirs sans fin », et c’est à partir de cette disponibilité que se développent les fugaces paysages de Michaels. Par exemple, le regard de la poète posé ici sur un simple reflet : « les lanternes déversent leur lumière / dans l’eau / et ne s’éteignent plus // chaque lanterne met le feu à la mer / où elle sombre ». C’est souvent beau, et évident. « Entre ton toucher / et mon cri // entre la mer / et le rêve de la mer », ne situe-t-elle pas tel texte en une formulation lumineuse ?

Empreinte d’humanité, cette poésie sait souvent atteindre le cœur même de la peine : « Quelque part une mère réconforte des affligés / par milliers aux funérailles de son fils », « quelque part un homme répare la nuit, un mot à la fois ». De même que le jour de la mort d’un bison, une autre mort captive, c’est « le moment où le désir / devient par force / le deuil // la distance précise / entre ces deux mots ». Le souffle est ainsi ponctué du grand chagrin devant l’éphémère.

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La marche vers la lumière

Lauréate du Prix du Gouverneur général et de celui des Libraires en 2019 pour Le tendon et l’os (2019), son deuxième recueil, Anne-Marie Desmeules nous arrive aujourd’hui avec un livre au très beau titre, Nature morte au couteau. Une phrase du court essai d’Anne Michaels que nous avons cité plus haut résume cette entreprise d’écriture : « La poésie peut être une embuscade — l’éclair d’un couteau sur un chemin la nuit — parce qu’elle nous demande : combien vaut votre vie ? » Et c’est bien cette urgence de dire la vie des femmes, l’exigeant défi de leur survie qui prélude au travail de Desmeules.

Commençons par un irritant récurrent chez les poètes qui aiment ne pas identifier les personnages, les protagonistes mis en jeu dans leurs textes. Ce secret participerait-il de l’aura de mystère de leur création, alors que cette manie fait souvent décrocher le lecteur, du moins celui que nous sommes ? Ainsi, comment comprendre de qui il est question ici : « Dans le petit lit, tu portais des pantoufles bleues ridicules, […] Tout entrait dans le flou de votre amour. […] Il est parti à leur commandement. » Peut-être nous faudrait-il relire dix fois le recueil, mais nous soupçonnons que nous n’arriverions pas à nous dépatouiller entre ce « tu », ce « votre » et ce « leur » présents en un seul texte ! Le problème se répète ailleurs de très nombreuses fois.

En fait, la poète s’adresse à un « tu » féminin désemparé, mis en situations souvent précaires, qui se questionne sur les mystères, à travers les images oniriques qui parfois surgissent dans la réalité diurne, sur les violences ordinaires qui remettent en question le bonheur potentiel de l’existence des femmes.

Dans le récit en prose (une nouvelle en fait) intitulé « La caverne », aux accents psycho-pop nouvel-âgistes, le symbole de la grotte représente bien les contorsions et les sinuosités que doivent affronter les femmes pour explorer leur terre-mère intérieure, défi permanent. Une sorcière y convie un « tu » féminin afin d’accomplir certaines cérémonies tout en lui racontant les outrances et les viols répétés qu’elle a dû subir. Delà, après « Les chants de la sorcière » et des pérégrinations multiples, comme dans « La marche », on suivra une déambulation aux accents postapocalyptiques. De rite en rite, il s’agit en fait de reconquérir un territoire vivable.

D’une densité toujours limite, ces poèmes en prose nous demandent une grande attention. Alors que le recueil se termine si bellement, nous l’aurions souhaité parfois plus limpide tant la surabondance d’images nous aura effarés tout au long de notre lecture.

Les maladies et les manies

Dans ce recueil aux allures de cri amoureux dysfonctionnel, on trouve parfois de jolies choses, comme cet aveu : « tu étais le genre de fille / à aller promener un écureuil avec moi / dans les sourcils de Nelligan. »

Par ailleurs, le salmigondis que nous propose Daniel Leblanc-Poirier avec sa Mélasse est assez indigeste, merci. Que comprendre quand il dit à un « tu » anonyme : « […] tu as ligaturé d’une main hivernale / les aboiements infectieux de ton sourire » ?

Comment réagir quand l’écrivain fait le tour des maladies et des ingurgitations nauséeuses qui le préoccupent avec une délectation de potache ? Il nous y donne à voir des « membres infectés », « l’aisselle d’une blessure / le climat […] plein de pus / le ganglion », tout comme « la lavande du ciel [elle aussi] pleine de pus ». Alors, si nous aimons cela, « nous repartons / heureux / comme des rumeurs / dans l’huile d’olive ».

Bien que l’écrivain défende sa démarche en prétendant « chevauch[er] / le vélocipède du surréalisme », il n’empêche que l’autodéfense surréaliste est souvent bien utile pour excuser le n’importe quoi. N’importe quoi, dis-je ? Jugeons-en : « […] quand me viendrait l’envie / d’ouvrir un parachute avec les fièvres / et le bouton d’herpès d’une volvo / j’aurais la tête raide / comme une cascade d’ovnis piégés », précisant que « comme on retire l’os d’un jambon / les morceaux de la tension sont fourrés / avec des canneberges de rodéo ». Le penseur ne s’arrête pas en si bon chemin et nous confie qu’on « rangeai [t] la gouverneure générale / dans le garage / et ça faisait pousser des balles / dans le champ de baseball ».

Bref, s’il n’y avait que cela, ce serait déjà terrible, mais l’écrivain abuse de ce qu’il y a de pire en poésie, à savoir les images constituées d’un élément concret et d’un élément abstrait, dans le but de faire un petit peu plus poétique. Retenons, entre quarante, ses : « clavicules de vaseline », « les cheminées de ton agonie », « la piscine de la réalité » ou « un applaudissement de lampadaires » couvert « sous des plasters de lumière ». On ne peut qu’obtempérer quand l’écrivain, conscient de ses limites, avoue se prélasser dans « le saindoux de [s] a défaite ». Dommage, car le cri amoureux aurait pu s’élever un peu, alors que les dérives en annulent la pertinence.

Anne-Marie Desmeules sera au SLM en virtuel du 12 au 20 novembre.

Le prix David pour David

Nous aimerions signaler la pertinence des Herbes rouges qui viennent de republier, en format poche, deux recueils formidables et essentiels de Carole David, soit Abandons et La maison d’Ophélie. Une jolie façon de souligner l’octroi du prestigieux prix Athanase-David, un prix mérité s’il en est un pour une poète moderne, aimée de toutes les générations et qui ne faillit pas à ses propres exigences.

Tout ce que nous avons vu | ★★★ | Anne Michaels, traduit de l’anglais par Alain Bernard Marchand, Les Herbes rouges, Montréal, 2020, 118 pages // Nature morte au couteau | ★★★ | Anne-Marie Desmeules, Le Quartanier « série QR », Montréal, 2020, 168 pages /// Mélasse | ★ | Daniel Leblanc-Poirier, L’Hexagone, « L’appel des mots », Montréal, 2020, 64 pages