Pour la planète, vaut-il mieux lire sur papier ou en numérique?

En numérique, c’est la production de la liseuse qui pèse le plus lourd.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir En numérique, c’est la production de la liseuse qui pèse le plus lourd.

Vaut-il mieux lire sur papier ou en numérique si on est soucieux de l’écologie ? La question, à laquelle il est ardu de répondre, taraude les lecteurs consciencieux depuis des années. Elle tenaille aussi l’industrie du livre, et le milieu d’ici. La 12e Rencontre interprofessionnelle du secteur du livre, qui se consacre cette année aux pratiques écoresponsables et au commerce local, s’est penchée sur la question.

Analyste principal au Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services (CIRAIG), Jean-François Ménard a partagé le 3 novembre dernier les tout premiers résultats de son Analyse du cycle de vie des livres papier et numérique, s’étant attardée à quatre livres « made in Québec » — deux « livres de texte » (roman ou essai, par exemple), un livre illustré en couleur et un livre jeunesse. Le rapport officiel sur cette analyse suivra dans quelques semaines.

« Pour comparer deux produits fondamentalement différents d’un point de vue environnemental, alors qu’ils n’ont pas la même histoire, comme le livre papier et le livre numérique, il faut tenir compte de toutes les étapes de production », rappelait l’analyste lors de sa conférence virtuelle. Il faut « considérer l’extraction des matières premières et les ressources matérielles pour générer les matériaux, le transport vers les usines, etc. », disait-il en exemple, « et voir aussi ce qui se passeà la fin de la vie de l’objet », afin d’arriver à un inventaire des échanges avec l’environnement.

« Parfois, c’est comparer des éléphants avec des pommes, illustrait M. Ménard. Ce qu’on peut faire tout de même, en comparant la masse, par exemple, ou la couleur. » La comparaison permet d’établir quel produit est le plus vert, par rapport aux autres, mais pas d’établir s’il est réellement écologique.

De la valeur écologique de la poésie

Et la réponse ? Le livre papier a-t-il un plus grand impact environnemental que le numérique ? Ce n’était pas l’objectif de cette analyse, a dû rappeler le spécialiste, qui avançait tout de même dans la foulée que ses hypothèses lui permettaient d’estimer que l’empreinte environnementale du livre numérique était d’à peu près 1/10 de celle du bon vieux livre papier.

Pour comparer ces éléphants et ces pommes, la vie des quatre titres en livre papier a été suivie de l’impression à la livraison au distributeur, de la livraison aux librairies jusqu’aux retours chez les distributeurs, en finissant par le pilonnage des invendus après un crochet par un salon du livre. Pour leurs versions numériques, l’attention s’est portée sur le formatage du fichier sur ordinateur, son transfert vers le centre de données qui stocke ces fichiers, le téléchargement par le lecteur sur son appareil de lecture, en considérant la production de cet outil de lecture et la fin de vie de l’objet.

« C’est là que j’ai dû faire des hypothèses qui sont peut-être grossières et loin de la réalité du lecteur consciencieux », précisait en entrevue au Devoir Jean-François Ménard. Quel est le temps réel de lecture (ici calculé comme si les deux tiers des lecteurs utilisaient un iPad et le tiers restant un Kindle), surtout pour les tablettes, qui restent des appareils multifonctionnels ? Combien de temps, réellement, dure la lecture sur ces appareils, qui consomment plus d’énergie dès qu’ils sont allumés ? C’est là qu’il subsiste de nombreuses incertitudes.

Côté livre traditionnel, c’est l’impression, et tout particulièrement le papier (pages et couvertures) qui laisse la plus grosse empreinte écologique. Les transports et le pilonnage « sont des contributeurs de faible à négligeable » impact. En numérique, c’est la production de la liseuse qui pèse le plus lourd.

L’analyse de M. Ménard lui permettait déjà de dégager des pistes pour réduire l’empreinte écologique des livres, quel que soit leur format. En numérique, formater et entreposer les fichiers numériques au Québec — ce qui se fait déjà majoritairement — a une influence. Pour le lecteur, il s’agit de conserver sa liseuse le plus longtemps possible, et de l’utiliser beaucoup.

Du côté du livre traditionnel, l’utilisation du papier recyclé fait une différence, de même que la quantité de papier utilisé. Peut-on penser des livres au nombre de pages réduit ? se demandait le spécialiste. La manière dont le lecteur se déplace pour aller acheter son livre en librairie a aussi un impact énorme : un trajet en voiture à cette seule fin peut faire exploser l’empreinte du livre. Et le nombre de lecteurs est un élément clé : « Pour chaque lecteur de plus, on peut diviser l’empreinte environnementale du livre imprimé par deux. » Donner son livre, le prêter, le laisser dans une bibliothèque libre-service sur le coin d’une rue afin qu’il profite à un maximum de lecteurs a une bonne valeur écologique. Mais on divise alors les revenus, déjà très maigres, que peut gagner son auteur… À considérer dans la réflexion, avec toute la chaîne du livre, quand les données finales seront dévoilées.

La 12e Rencontre interprofessionnelle du secteur du livre, qui se déroule jusqu’au 17 novembre, est organisée par l’Association des libraires du Québec.

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