Tout sur ma mère

Privée de l’affection de sa mère, Catherine Mavrikakis s’est réfugiée très tôt dans les romans; elle prétend d’ailleurs qu’elle lui doit son amour pour la littérature. Il n’est donc pas surprenant que c’est par l’écriture qu’elle a voulu lui faire ses adieux.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Privée de l’affection de sa mère, Catherine Mavrikakis s’est réfugiée très tôt dans les romans; elle prétend d’ailleurs qu’elle lui doit son amour pour la littérature. Il n’est donc pas surprenant que c’est par l’écriture qu’elle a voulu lui faire ses adieux.

« Il y a des milliers d’années — quand j’étais dans la vingtaine —, j’ai fait un long travail d’analyse, et en quittant l’analyse, j’ai dit que je pensais avoir réglé pas mal de choses, mais que je reviendrais si ma mère mourait. Depuis toujours, j’avais l’intuition que sa mort allait beaucoup me fragiliser. Le livre a été l’occasion de faire ce travail sur moi », confie Catherine Mavrikakis au téléphone.

Ce livre, c’est L’absente de tous bouquets, récit d’amour d’une douloureuse lucidité où la romancière ne cherche pas à embellir la relation difficile qu’elle a entretenue avec sa mère, décédée à 94 ans en juin 2019.

« Je ne voulais pas l’idéaliser, je voulais justement retrouver vivante cette déception que j’ai eue face à ma mère — que j’ai dû décevoir aussi. Je ne voulais pas faire un monument de ma mère, dire qu’elle avait été parfaite. Au contraire, je voulais montrer toute l’ambiguïté de cette relation. Ma mère pouvait être très méchante ; elle confondait beaucoup d’affects et j’ai essayé toute ma vie de ne pas confondre ces affects-là. »

Arrivée au Québec en 1957, la mère de Catherine Mavrikakis a vécu toute sa vie dans l’espoir de retourner dans sa France natale. Se réfugiant dans la lecture de Paris Match ou dans la programmation de TV5, elle n’a fait que cultiver l’ennui et la nostalgie d’une France qui n’existait plus plutôt que son jardin, comme le lui reproche sa fille dans la première phrase de L’absente de tous bouquets tandis qu’elle retourne la terre devant sa tombe.

« Ça me fait beaucoup de peine de le dire, mais ma mère a cultivé un jardin stérile. Elle était une grande dépressive qui ne faisait rien de la journée. Elle s’ennuyait, elle s’ennuyait, elle s’ennuyait… Je pense que j’ai hérité de son ennui, mais je ne m’ennuie jamais parce que je fais toujours quelque chose : je cultive mon jardin. Ma mère a pris soin d’elle physiquement, mais je lui en veux beaucoup de ne pas avoir pris soin d’elle intellectuellement et psychiquement, ce qui aurait pu l’aider à se sortir de l’ennui. Je lui en veux parce que quand on a des enfants, on a une responsabilité. »

 

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Si Catherine Mavrikakis a voulu dire toute la vérité sur sa mère (« Je n’ai pas voulu en faire la mère de mon frère. C’est juste ma mère à moi. »), elle s’est toutefois permis de faire une petite entorse à la réalité, c’est-à-dire qu’elle s’adresse à elle en l’appelant « maman ».

« Il y a quelque chose de réparateur à l’appeler maman. Pour des raisons qui lui sont propres, ma mère, qui a été très traumatisée par la guerre, était incapable d’affection pour ses enfants. Elle était là, elle nous demandait d’être là, mais l’affection, ce n’était pas son fort. Elle était excessivement exigeante aussi. Elle a donné à ses enfants des choses qu’elle croyait nécessaires, mais qui n’étaient pas les bonnes. »

Bien que l’écrivaine et sa mère se parlaient tous les jours au téléphone, jamais elles n’abordaient de sujets intimes. Toute sa vie, elle a entretenu l’idée qu’un jour elles se parleraient enfin de leur relation : « Quand elle est morte, j’ai compris que j’allais devoir avoir cette conversation toute seule. »

Celle qu’on a notamment rencontrée dans Le ciel de Bay City (Héliotrope, 2008) n’a jamais lu les livres de sa fille, permettant ainsi à cette dernière, plus que jamais, de s’exprimer librement.

« C’est vrai qu’il y avait une plus grande liberté, mais il y avait aussi l’énergie du désespoir. Si je ne disais pas certaines choses, j’avais peur qu’elles s’effacent, que les souvenirs s’estompent. Tant que ma mère était vivante, le rapport était quand même nourri par elle, même si c’est un rapport qui me faisait de la peine. Je vivais de la peine tout le temps, mais j’avais peur que cette peine-là s’efface. Le livre est donc devenu un devoir de mémoire pour moi. »

Il y a quelque chose de réparateur à l’appeler maman. Pour des raisons qui lui sont propres, ma mère, qui a été très traumatisée par la guerre, était incapable d’affection pour ses enfants. Elle était là, elle nous demandait d’être là, mais l’affection, ce n’était pas son fort.

 

Privée de l’affection de sa mère, Catherine Mavrikakis s’est réfugiée très tôt dans les romans ; elle prétend d’ailleurs qu’elle lui doit son amour pour la littérature et pour la langue française. Il n’est donc pas surprenant que c’est par l’écriture qu’elle a voulu lui faire ses adieux.

« Je voulais trouver un rite pour penser un peu à ma mère chaque jour, pour essayer de voir comment les choses se déplaçaient. J’écrivais tous les jours. Ce qui est dur dans la première année, c’est que tout est nouveau, ce sont toutes les premières fois sans elle. Le plus dur a été de terminer le livre. Ma peine était là, mais elle est vraiment arrivée au bout d’un an. Tant que j’étais dans l’écriture de ce livre, je gardais ma mère avec moi. »

Tandis qu’elle apprivoisait l’absence de sa mère en écrivant L’absente de tous bouquets, Catherine Mavrikakis a trouvé dans l’exercice une façon de se reconstruire et d’accepter sereinement l’idée de sa propre mort et de celle des autres.

« Pour moi, ce livre, c’est la fin d’une époque. Mon enfance a duré très longtemps. Bizarrement, c’est une façon de faire la paix avec une époque pour pouvoir envisager le futur, mais pas nécessairement dans le texte. Je pense que L’absence de tous bouquets est un livre de séparation. Je ne dis pas que j’ai réussi à me séparer d’elle, mais c’est le premier pas vers une séparation. »

L’autrice participera à Confidences d’écrivains le jeudi 12 novembre à 17 h au SLM.

 

L’absente de tous bouquets 

Catherine Mavrikakis, Héliotrope, Montréal, 2020, 182 pages