Kim Thúy, de l'horreur à la beauté

À 52 ans, Kim Thúy affirme être devenue une adulte. La rédaction d’Em, son quatrième roman, lui aura permis de découvrir que tout ce qu’elle croyait connaître sur la guerre du Vietnam était faux. « Il y a eu une perte d’innocence, mais en même temps, un enrichissement de mes connaissances et de ma personne », confie-t-elle.

Avide d’en savoir plus sur cette page d’histoire qu’elle a vécue de l’intérieur, la romancière s’était plongée dans la recherche afin d’écrire Em (homonyme du verbe aimer à l’impératif signifiant « petit frère », « petite sœur », « le ou la plus jeune »), où elle imagine les destins croisés de deux orphelins vietnamiens métissés durant la guerre du Vietnam.

« Il y avait tant de choses sur cette guerre que je ne connaissais pas parce que c’est une guerre qui a duré 20 ans. Combien de millions d’histoires ? C’est sûr que l’on connaît les grandes lignes de l’histoire, mais si on prend une loupe et qu’on regarde de plus près l’histoire des personnes impliquées dans cette histoire, on découvre qu’on ne connaît pas leur quotidien. »

Ainsi, elle a voulu tout connaître dans le détail plutôt que de se fier aux images, comme cette photo d’une femme de My Lai rattachant sa blouse.

« Je connaissais le massacre de My Lai et celui d’autres villages, mais je ne connaissais pas les petites histoires. Je n’avais pas lu sur la photo, alors je ne savais pas que cette femme venait d’être violée et qu’elle a été abattue la seconde suivante. Soudainement, en une seule photo, cette guerre-là a un visage, un nom, une place, une histoire, un amour, un rêve. »

Rattacher les fils

Constitué de courts chapitres, Em suit le destin de ceux qui ont précédé la venue au monde des deux orphelins, Louis et la petite Em Hông, trouvée dans une boîte de carton par le premier. Non contente de rattacher les fils qui relient les personnages aux autres — et qui s’échappent de la boîte dessinée par Louis Boudreault en couverture pour courir sur les pages —, l’autrice de Ru, mãn et Vi (Libre Expression) pousse l’ambition de retracer la vie des ouvriers des plantations de caoutchouc, la vérité derrière l’opération Babylift, les ravages de l’agent orange et autres herbicides, de même que la conquête des salons de manucure par les Vietnamiennes.

« Un jour, j’ai demandé à une scientifique rencontrée en Italie pourquoi l’être humain voulait toujours en savoir plus. Elle m’a répondu que la connaissance, c’est la seule forme de l’infini que l’être humain peut expérimenter. Mon but a toujours été de partager des connaissances. Derrière chaque histoire, il y a une connaissance. Si je raconte une histoire d’amour d’un couple s’étant rencontré sur Tinder, je veux savoir comment fonctionne Tinder. »

Lorsqu’on lui demande pourquoi elle a choisi une fois de plus une structure fragmentaire, Kim Thúy éclate de rire : « La première image que j’avais, c’était la plume du générique de The Joy Luck Club qui traverse l’écran comme un fil. Je voulais que le texte soit sans interruption parce que je ne voulais pas que l’on voie que j’ai retrempé mon pinceau dans le pot de peinture. Et pourtant, tout le monde me parle de fragments. Ça prouve vraiment que je ne sais pas ce que je fais et que c’est la seule forme que je connais ! »

Au-delà des chiffres

Peu importe la forme qu’elle emprunte, le souhait premier de la romancière était d’humaniser une histoire ayant fait sombrer son peuple dans l’horreur.

« Si je ne donnais que des chiffres sur la guerre du Vietnam, personne ne s’en souviendrait, mais si je donne un visage, soudainement on se souvient des chiffres. Les chiffres doivent porter une histoire, même un bilan financier. Pourquoi une baisse de 20 % de revenus ? Parce qu’il y a eu une pandémie. La pandémie va être marquée par les histoires de fermetures de restos, de boutiques et non par le virus. Je raconte des histoires pour marquer un moment de la vie en général. »

En racontant à sa manière la guerre du Vietnam, Kim Thúy met en lumière de quelle manière nos moindres gestes peuvent avoir un effet bienfaiteur ou dévastateur sur la vie d’autrui.

Je connaissais le massacre de My Lai et celui d’autres villages, mais je ne connaissais pas les petites histoires. Je n’avais pas lu sur la photo, alors je ne savais pas que cette femme venait d’être violée et qu’elle a été abattue la seconde suivante. Soudainement, en une seule photo, cette guerre-là a un visage, un nom, une place, une histoire, un amour, un rêve.

« Dans la vie, il y a des choses qui nous arrivent un peu accidentellement et qui construisent notre chemin au fur et à mesure que nous avançons. Je crois que les choses arrivent pour une raison, mais des fois, c’est juste pour mettre une pierre devant nous, alors nous avançons et nous sommes surpris par le déroulement de la vie. Mes livres, c’est un peu ça. »

Si Em est avant tout une histoire d’amour, on y rencontre l’horreur d’une page à l’autre, des gestes guerriers d’une cruauté inouïe, comme celui de tuer un bébé dans les bras de sa mère.

« Je n’ai rien inventé. On a créé des machines de guerre. Ce n’était plus des garçons ; ils sont passés de l’autre côté, mais leurs actions les suivent toute leur vie. L’écrivain Tim O’Brien dit qu’il se réveille encore la nuit et qu’il ne sait pas raconter ce qu’il a vécu au Vietnam parce que c’était trop atroce. Quand on est détaché de la réalité, on ne peut pas comprendre la souffrance des gens. La distance permet de prendre des décisions qui oublient complètement l’humain. »

Pour mieux évoquer l’horreur de la guerre, Kim Thúy a voulu y opposer la beauté d’un amour naissant. « Je crois qu’il faut utiliser la beauté comme véhicule pour amorcer une conversation parce que tout le monde a connu la beauté — un lever de soleil, une fleur. On n’a pas tous eu la chance de vivre l’horreur. Et je dis le mot chance parce que c’est une autre émotion que vous n’avez pas eu la chance de vivre. Quand je vous parle de l’horreur, vous pouvez la conceptualiser intellectuellement, mais pas la ressentir physiquement. »

La romancière ajoute : « La plupart des gens qui ont vécu l’horreur n’ont pas la chance de lire, alors ce n’est pas à eux que je raconte mes histoires. Je les raconte à ceux qui ne l’ont pas connue pour leur dire qu’elle existe, et que l’on peut y tomber très facilement. On peut perdre cette paix qu’on tient pour acquise. C’est pour ça que j’ai écrit Em, pour que nous appréciions ce que nous avons. »

 

Em 

Kim Thúy, Libre Expression, Montréal, 2020, 152 pages.En librairie le 4 novembre.