«Méduse»: avec ces yeux-là

L'autrice Martine Desjardins
Photo: Julie Artacho L'autrice Martine Desjardins

« J’ai appris à marcher comme une bossue, la tête ployée sous le joug de l’opprobre, les épaules recroquevillées, le menton collé au sternum et les paupières mi-closes », écrit la narratrice de Méduse, sixième roman de Martine Desjardins (Maleficium, La chambre verte), à son mystérieux correspondant.

S’inspirant de la mythologie grecque, la romancière crée un fascinant univers évoquant les romans gothiques victoriens et les plus cruels contes de fées, où elle relate le destin d’une héroïne atypique qui refuse son statut de victime sitôt qu’elle découvre son pouvoir sur les hommes. Privée d’éducation, la jeune fille est une avide lectrice. Son vocabulaire est riche, sa prose dense, et sa compréhension du monde d’une lucidité redoutable.

Affublée d’une anomalie aux yeux, honte de sa famille bien nantie, la narratrice reçoit le sobriquet de Méduse lors d’une visite à l’aquarium avec ses sœurs : « Ta tête est comme une cloche, tes cheveux sont des tentacules, et tes yeux sont des gonades ! »

Méduse n’ayant jamais osé regarder son reflet, seuls quelques rares indices nous laissent deviner l’aspect de ses yeux qu’elle se plaît à nommer ses Dévastations, ses Dégoûtanteries, ses Onanismités et autres mots recherchés ou inventés.

On remarque d’ailleurs que l’autrice, qui offre pourtant de minutieuses descriptions des lieux et des êtres, entretient brillamment le mystère quant à l’aspect de Méduse, l’époque et l’endroit où se déroule le récit, conférant au tout une dimension intemporelle.

Amenée par son père dans un institut sinistre sis près d’un lac aux relents nauséabonds — « C’est ici qu’on enferme les monstres de ton espèce », Méduse est prise en charge par la directrice qui la traite comme une vulgaire soubrette. D’aspect hideux, la directrice a pour mission de satisfaire les bienfaiteurs de l’institut. C’est-à-dire qu’elle leur livre en pâture les jeunes pensionnaires aux physiques ingrats.

Tandis qu’elle fait de son personnage le témoin outré des horreurs que l’on fait endurer à son sexe et du sort réservé à celles ne correspondant pas aux standards de beauté, Martine Desjardins dresse un puissant réquisitoire contre le pouvoir patriarcal. Pétrifiant.

Méduse

★★★★

Martine Desjardins, Alto, Québec, 2020, 210 pages