Bouquet d’histoires

Avec son tout nouvel album sans texte, «Séraphine. L’anniversaire», Albertine fait une fois de plus preuve de vivacité et d’un sens aiguisé du spectacle.
Photo: La Joie de lire Avec son tout nouvel album sans texte, «Séraphine. L’anniversaire», Albertine fait une fois de plus preuve de vivacité et d’un sens aiguisé du spectacle.

Depuis Séraphine. L’anniversaire, un album sans texte de la Suissesse Albertine, jusqu’au très élégant Jamais l’un.e sans l’autre de Sophie Blitman et Gérard Dubois, en passant par les Créatures de Chanti, différents univers se déploient dans la production et illuminent cet étrange automne. Coup d’oeil sur six histoires à vous égayer les jours.​

L’album en fête

Lauréate du prix Hans Christian Andersen 2020, Albertine Zullo, mieux connue sous le pseudonyme d’Albertine, a l’art de stimuler l’œil des petits. Avec son tout nouvel album sans texte, Séraphine. L’anniversaire, elle fait une fois de plus preuve de vivacité et d’un sens aiguisé du spectacle. Le jour se lève dans la chambre de Séraphine, où fourmillent mille et un personnages et objets animés que l’on prendra plaisir à chercher et à retrouver dans la suite des pages. Ainsi, au fil des tableaux, l’anniversaire s’organise, les petits êtres vaquent à différentes activités jusqu’à la fin de cette journée festive. Présentée dans un grand format rigide, l’histoire se déploie tout en couleurs sous le trait animé de l’artiste genevoise chez qui la force de l’image prend tout son sens. La tendre et loufoque Séraphine s’offre ainsi comme un baume sur la grisaille automnale.

Une histoire de loup

« Dans son genre, c’était un loup vraiment rusé […] Il connaissait mon chemin préféré, par cœur. Et personne ne l’a vu s’approcher de moi. Pourtant, c’était le plein jour. Là, il n’a pas grogné, pas hurlé, il a juste souri des dents avant de m’avaler. » Une fillette se retrouve ainsi parachutée dans le ventre du loup où, après un long moment à regarder le noir, elle découvre les Avalés. D’autres, comme elle, prisonniers du canidé. S’amorce alors une aventure pendant laquelle l’étrange douceur de ce petit monde se mêle à l’envie de retrouver la lumière. Avec Dans le ventre du loup, Thomas Scotto revisite le mythique conte en insistant sur la débrouillardise de la petite, offrant une perspective lumineuse de ce personnage si souvent mise en scène. Le style teinté de spontanéité et de poésie ajoute à la singularité et à la beauté de l’histoire. Les illustrations rondouillettes et candides de Carmen Mok assurent quant à elles un effet enveloppant à l’ensemble. Mignon.

Un suspense, deux auteurs

Se rendant à l’anniversaire d’un ami, Olivier et Mathilde se retrouvent sur un chantier de construction où ils font la découverte d’un sac à dos et la rencontre d’un homme étrange. Une soirée qui les mènera au cœur d’une histoire de disparition et de meurtre. François Gravel et Martine Latulippe unissent leur talent dans Ça leur apprendra à sortir la nuit, un suspense en général bien dosé et bien ficelé. Alternant entre la déposition faite par l’adolescent aux policiers et le journal personnel de Mathilde, la narration écoule tranquillement les informations jusqu’à la fin où les deux voix se croisent. La forme du roman, reproduisant la facture visuelle d’un dossier de police de la Sûreté du Québec — empreintes, photographies, portraits-robots — ajoute par ailleurs du mordant et de l’effet à l’ensemble. Seul bémol, la présence d’une troisième narration, celle de l’homme suspecté, qui donne trop d’indices au lecteur et tend malheureusement à diminuer l’effet dramatique pourtant souhaité.

L’œil qui te regarde

Une enfant explore le sol à la loupe, tout en étant, à son insu, surplombée d’un œil immense, globuleux et veineux. Un petit savoure sa collation alors qu’une langue énorme pend au-dessus lui. Une fillette sent le riche parfum d’une fleur, mais derrière elle, un groin aussi gros qu’elle la renifle. Dans Créatures, l’Argentin Chanti explore la force de l’image et la relation qu’elle entretient avec le texte. Jouant de complémentarité, les crayonnés noir et blanc de l’artiste offrent deux perspectives, celle de l’enfant et celle de la bête qui épie. Poilue, griffue, dentée, cette dernière se cache au hasard d’un jeu. L’humour qui sous-tend l’ensemble se mêle à cette candeur qui, d’instinct, porte les enfants à jouer sans se soucier. Traduit par Jude Des Chênes, le texte bref et concis sème une idée alors que l’image la développe. Mais qui de la bête ou de l’enfant est le plus à risque ? C’est dans la suite des pages, dans ce jeu de regards, que se dévoile tout un monde parallèle.

Question de fric

Rares sont les documentaires sur l’argent, petite pièce qui mène pourtant le monde. Le toujours très percutant André Marois comble cette lacune dans Fric-Frac, parcours d’un billet de banque, un album documentaire illustré par Pauline Stive et paru chez Isatis. L’auteur raconte sous forme d’histoire le chemin parcouru par un billet de 50 $ depuis Jérôme, un homme d’affaires qui tend l’argent à Sandra, une adolescente errante, jusqu’au retour de ce même 50 $ à la banque. Le récit est accompagné de plusieurs encadrés dans lesquels différentes informations relatives à la notion d’argent (salaire minimum, dépendance au jeu, plaisir de donner, etc.) sont divulguées au lecteur. Le trait réaliste et froid de Stive, combiné à plusieurs angles et perspectives, appuie intelligemment le propos.

Inséparables duos

Ulysse et Pénélope, Shéhérazade et Shahryar, Robinson et Vendredi, Pantagruel et Gargantua, voilà quatre des vingt duos mythiques présentés dans Jamais l’un.e sans l’autre. Les célèbres duos de la littérature, un album aussi élégant que sublime réalisé par Sophie Blitman et Gérard Dubois. Chaque couple est dûment présenté d’abord par une mise en scène qui permet de saisir l’essence de chacun d’eux. Suivent, sous forme de textes courts, des informations entourant l’auteur, le mythe et les héritiers. L’album ne saurait être aussi riche sans les tableaux nostalgiques et expressifs de Gérard Dubois, qui reproduit un moment clé inspiré de chacune des relations. Grâce à un fini vieillot, ses illustrations recréent des atmosphères saisissantes. Et c’est fameux.



Jamais l’un.e sans l’autre. Les célèbres duos de la littérature
★★★ ​1/2
Geneviève Lefebvre (dir.), La Presse, Montréal, 2020, 256 pages

Séraphine L’anniversaire | ★★★★ ​1/2 | Albertine, La joie de lire, Genève, 2020, 16 pages. Deux ans et plus. // Dans le ventre du loup | ★★★ ​1/2 | Thomas Scotto et Carmen Mok, Éditions D’eux, Sherbrooke, 2020, 32 pages. Deux ans et plus. /// Ça leur apprendra à sortir la nuit | ★★★ | François Gravel et Martine Latulippe, La courte échelle, Montréal, 2020, 96 pages. Neuf ans et plus. //// Créatures | ★★★★ ​1/2 | Chanti, traduit de l’espagnol par Jude Des Chênes, Les 400 coups, Montréal, 2020, 104 pages. Neuf ans et plus. ///// Fric-Frac, parcours d’un billet de banque | ★★★★ | André Marois et Pauline Stive, Isatis, Montréal, 2020, 48 pages. Onze ans et plus.