«Betty»: racines profondes

Née il y a 35 ans en Ohio, où elle vit toujours, l’écrivaine, poétesse et plasticienne a mis longtemps pour donner forme à cette histoire après avoir découvert à 17 ans des secrets familiaux imprégnés de violence et d’abus sexuels.
Photo: Jennifer McDaniel Née il y a 35 ans en Ohio, où elle vit toujours, l’écrivaine, poétesse et plasticienne a mis longtemps pour donner forme à cette histoire après avoir découvert à 17 ans des secrets familiaux imprégnés de violence et d’abus sexuels.

À la manière des plantes, dont les racines forment la partie essentielle, la mémoire familiale, même invisible, même toute croche, peut à la fois soutenir et donner sens à la vie. « C’est par les racines qu’une plante se nourrit et ce sont les racines qui la maintiennent en place quand tout le reste est emporté », raconte l’un des personnages de Betty, le magnifique roman de Tiffany McDaniel, dont le titre est le prénom de sa propre mère, dont les parents étaient un ouvrier cherokee et une Blanche rejetée par sa famille.

Héroïne et narratrice de ce gros roman, fresque familiale à la fois souple et aérienne, Betty, sixième d’une fratrie de huit enfants, née en 1954 en Arkansas « dans une baignoire vide à pieds de griffon », est la seule à avoir hérité de la peau brune de son père, qui l’appelle avec humour et affection sa « Petite Indienne ».

Pour cet homme doux et un peu rêveur, qui s’efforce de transmettre son héritage amérindien à ses enfants à coups d’histoires magiques, de mythes, de légendes parfois inventées et d’explications poétiques sur le monde, le pouvoir des histoires est immense. « L’âme de mon père était d’une autre époque, raconte Betty. D’une époque où le pays était peuplé de tribus qui écoutaient la terre et qui la respectaient. Je l’aimais pour cela, et pour bien d’autres choses — entre autres, le fait qu’il ne se souvenait jamais que les violettes qu’il plantait étaient violettes. »

Après des années d’une existence nomade, passant d’un État à un autre, la famille Carpenter aboutit dans la petite ville fictive de Breathed située dans le sud de l’Ohio, au pied des Appalaches. Alors que Betty a sept ans, ils s’installent dans une maison délabrée et soi-disant frappée d’une malédiction et qui « paraissait appartenir à la terre davantage qu’aux humains ».

Mais derrière la transmission d’un regard clair et émerveillé sur le monde, le second roman de Tiffany McDaniel (le premier, L’été où tout a fondu, est à paraître aux éditions Gallmeister) est aussi traversé de racisme malheureusement ordinaire, de drames sanglants et de secrets de famille, de confessions insoutenables.

Autant de tragédies aux accents faulknériens racontées sur quelques années, où la lumineuse poésie paternelle ne suffit pas à atténuer la « vérité dans toute sa laideur ».

Née il y a 35 ans en Ohio, où elle vit toujours, l’écrivaine, poétesse et plasticienne a mis longtemps pour donner forme à cette histoire après avoir découvert à 17 ans des secrets familiaux imprégnés de violence et d’abus sexuels. Ou comme le raconte sa narratrice, après avoir pris conscience de « ce que signifie être une fille ».

« Ce livre est à la fois une danse, un chant et un éclat de lune, mais par-dessus tout, l’histoire qu’il raconte est, et restera à jamais, celle de la Petite Indienne », écrit Tiffany McDaniel en présentant son livre.

Ode vibrante à sa mère et hommage sans réserve à la puissance des femmes, porté par un souffle fort et unique, Betty, sorti simultanément en France et aux États-Unis, consacre la naissance d’une grande héroïne de la littérature américaine.

Un petit tour de force, une histoire inoubliable de résilience et d’héroïsme ordinaire, où tristesse et beauté se tiennent par la main.

Betty

★★★★

Tiffany McDaniel, traduit de l’anglais par François Happe, Gallmeister, Paris, 2020, 720 pages