Sergio Kokis défriche la pensée humaine, un roman à la fois

Le nouveau roman de Sergio Kokis ne surprendra guère ses plus fervents lecteurs.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le nouveau roman de Sergio Kokis ne surprendra guère ses plus fervents lecteurs.

Le dessinateur, nouveau roman de Sergio Kokis, ne surprendra guère ses plus fervents lecteurs. Pour mieux explorer le fond d’une pensée qu’il couche sur papier depuis plus de 20 ans, l’écrivain québécois d’origine brésilienne semble créer comme on emprunte un sentier connu, triturant des brèches préexistantes, admirant les éclosions de graines semées lors de passages précédents.

Depuis ses débuts comme romancier en 1994, Sergio Kokis trouve dans le passé matière à défricher l’humanité contemporaine et à y confronter ses thèmes de prédilection : l’exil, la mort, la mélancolie et le pouvoir de l’art.

Chaque fois, le pan de l’histoire qu’il choisit de soulever — révolutions, guerres, dictatures et odyssées plus glorieuses — devient le théâtre de l’existence pittoresque et intellectuelle d’un héros miséreux et en marge, relégué au rang d’observateur de sa propre vie et des changements qui bouleversent sa société.

La formule, pour peu qu’on s’intéresse à la philosophie et à la pensée humaine, a peu perdu de son charme au cours des années.

Dans cette nouvelle offrande, Oleg Boulatov, un peintre accusé de crime idéologique pour avoir refusé de peindre un portrait de Staline, est envoyé dans un camp de travail en Sibérie. Grâce à son talent, il fera partie des privilégiés. D’abord remarqué par les tyrans du camp, pour qui il dessine des tatouages et des portraits voués à asseoir leur terreur, Oleg se verra vite confier l’illustration de la flore locale par un gardien, botaniste amateur qui rêve d’être reconnu comme véritable scientifique.

Entre deux mandats, le forçat immortalise les horreurs qui se déroulent quotidiennement sous ses yeux — la famine, la misère, l’épuisement, la maladie et la mort. À la mort de Staline, alors que le camp est évacué, le peintre rentre à Moscou, ses tableaux détruits, déterminés à reprendre sa vie où il l’avait laissée. Mais est-ce vraiment possible ?

Les tons se multiplient pour permettre à Sergio Kokis d’atteindre ses nombreux objectifs narratifs. D’une page à l’autre, le récit oscille entre des descriptions imagées, vivantes, presque cinématographiques de la vie dans les camps et des paysages enneigés de la Sibérie, ainsi que de longues et nombreuses envolées didactiques sur le travail du dessinateur qui, malgré leur apparente lourdeur et leur côté trop explicite, permettent d’amorcer une copieuse réflexion.

À travers le personnage d’Oleg, l’auteur s’attelle à interroger le rôle de l’artiste et l’appartenance de l’art, ne craignant jamais la condescendance et ne négligeant pas d’écorcher au passage une société trop peu curieuse et avide de connaissance. Car l’objet réel existe-t-il au-delà de son simulacre ? Peut-on véritablement, avec une image, changer un monde si peu propice à la réception et transformer un spectateur dont la conscience peine à sortir du cadre ? Parions que Sergio Kokis n’a pas fini d’y réfléchir.

 

Extrait de «Le dessinateur»

« Assis dans un coin, bien emmitouflé, Oleg était en mesure de compléter plusieurs croquis tant des corbeaux que des corps rigides, figés dans des positions étranges, saupoudrés de givre, sans arriver toutefois à représenter les scènes réelles qui se déroulaient devant ses yeux. Ce seraient des dessins trop compromettants, ceux des oiseaux en train de picorer les cadavres abandonnés là. Les autorités du camp trouveraient ces oeuvres inacceptables et il serait puni. Mais il observait le tout d’un regard attentif et intéressé, dans l’espoir de pouvoir un jour donner à voir par des dessins puissants ce qui se passait au juste dans le vaste cimetière. Les corps très maigres, à demi ensevelis dans la neige, prenaient l’allure de sculptures de glace, aux teintes grisâtres parsemées de bleus et de verts délicats lorsqu’il faisait beau temps. Sous le soleil rachitique d’hiver, l’ombre bleuâtre de leurs membres rigides se projetait très loin, donnant des airs de marionnettes à ces dépouilles oubliées. »

Le dessinateur

★★★

Sergio Kokis, Lévesque éditeur, Montréal, 2020, 416 pages