«Un ciel sans preuve»: se soustraire au monde rationnel

À l’instar des deux premiers recueils de Michel Julien, «Un ciel sans preuve» sera publié tel qu’il a été écrit par le poète, sans que son éditeur y ait changé de mot ou même de virgule.
Photo: Adil Boukind Le Devoir À l’instar des deux premiers recueils de Michel Julien, «Un ciel sans preuve» sera publié tel qu’il a été écrit par le poète, sans que son éditeur y ait changé de mot ou même de virgule.

Quand il faisait son diplôme d’études collégiales en génie mécanique, Michel Julien préférait les cours de poésie. Durant 20 ans, tandis qu’il travaillait chez Pratt & Whitney, il lisait et écrivait de la poésie pour son propre plaisir, allant jusqu’à lire des critiques de poésie pour savoir quoi ne pas écrire.

« J’ai été obsédé par René Char très, très, très longtemps. C’est le seul poète dont j’ai tous les livres. J’adore l’image du poète résistant ; si j’avais à me réincarner, j’aimerais être un poète qui est dans l’action autant que la poésie », confie Michel Julien, qui compte aussi parmi ses sources d’inspiration Paul Éluard, Anne Hébert, Hector de Saint-Denys Garneau, Alain Grandbois, Juan Garcia, Gilbert Langevin et Martine Audet.

À l’époque, son employeur, qui croyait que plus ses employés étaient cultivés, mieux l’entreprise se portait, lui a payé des études, dont six ans d’études doctorales en sémiologie.

« J’ai une part de rationnel en moi, je suis très analytique. Étant aussi hypersensible, il faut que je compense par autre chose. J’essayais alors de comprendre ce monde où j’étais et qui ne me satisfaisait pas. Je me suis rendu compte que la poésie me permettait de calmer toutes mes appréhensions face à ce monde d’une réalité extrême où la quantité et la productivité sont très importantes. »

« Je ne sais pas pourquoi la poésie me convient autant. Il y a une citation de Paul Valéry que j’aime beaucoup : “La plupart des hommes ont une idée si vague de la poésie que ce vague même de leur idée est pour eux la définition de la poésie.” Je suis quelqu’un rempli de tellement de doutes », affirme celui qui se sent parfois imposteur autant dans le monde industriel que dans la peau d’un poète.

Fort de toutes ses lectures, ses recherches et ses études, Michel Julien ose, à plus de 50 ans, envoyer un premier recueil à Paul Bélanger aux Éditions du Noroît, Une fin en soi, qui paraît tel quel en 2014. Deux ans plus tard paraît Ce monde étrange où naître ; là encore, l’éditeur n’y change ni mot ni virgule. Arrivé en librairie lundi, Un ciel sans preuve connaît le même sort : « Il faut dire que je travaille beaucoup sur mes recueils. »

Blanc silence

Un ciel sans preuve se compose de très courts poèmes écrits en vers libres regroupés en cinq parties, dont un épilogue où le poète exprime son envie de fuir le monde rationnel.

« Je suis tombé dans la poésie, car j’aimais l’idée de pouvoir mettre une idée dans des mots de manière brève. Je travaille beaucoup, beaucoup mes textes, c’en est obsessif. Chaque poème est tellement dense que chaque mot — il n’y en a pas beaucoup — a son importance extrême. Peut-être que ce travail sur chaque mot ressemble à quelque chose de mon travail de précision. »

Flottant dans l’espace blanc comme dans un ciel immense ou dans un grand silence vertigineux, chaque vers porte en lui le patient travail et l’humilité de l’artisan qui préfère la concision à l’exubérance.

« Il m’arrive parfois des fulgurances. Je me souviens d’avoir écrit “cinq doigts / en échange du souvenir / de ma main d’enfant / plongée dans tes veines” ; je réfléchis encore à ce que ça veut dire. La plupart du temps, c’est très, très réfléchi. »

J’ai de la difficulté à parler de ma poésie parce que je veux que les gens amènent leur propre interprétation

 

Fruit de ses réflexions sur la déshumanisation du travail et l’uniformisation du monde dont il a été témoin lors de voyages en Bosnie, en Inde et au Maroc,Un ciel sans preuve exprime la nostalgie d’une époque où l’être humain, l’animal et la nature vivaient en harmonie, critique l’aliénation du travail à la chaîne et rend compte de l’isolement où chacun s’enferme de gré ou de force.

« Il faut que la poésie dise quelque chose. J’ai de la difficulté à parler de ma poésie parce que je veux que les gens amènent leur propre interprétation. Il y a tellement d’ouvertures, d’ellipses que, peu importe si on connaît la poésie, je pense qu’on peut plus facilement se l’adapter à soi. »

S’il regrette de n’avoir jamais parlé de poésie pendant des années avec ses collègues, Michel Julien ne regrette certainement pas de la voir imprimée noir sur blanc. « Quand je regarde mes trois recueils, il n’y a pas un mot que je changerais », conclut-il avec fierté.


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Un ciel sans preuve

Michel Julien, Les Éditions du Noroît, Montréal, 2020, 80 pages