«Nickel Boys»: pour ne jamais oublier

En choisissant de faire osciller son récit entre la Floride ségrégationniste des années 1960 et le New York contemporain, Colson Whitehead se joue du temps pour mieux déconstruire une Histoire érigée sur une mémoire sélective, dictée par le discours dominant.
Photo: Michael Lionstar En choisissant de faire osciller son récit entre la Floride ségrégationniste des années 1960 et le New York contemporain, Colson Whitehead se joue du temps pour mieux déconstruire une Histoire érigée sur une mémoire sélective, dictée par le discours dominant.

En 2014, des étudiants en archéologie de la University of South Florida ont fait une découverte surprenante. Sur un demi-hectare de mauvaises herbes, entre l’ancienne grange et la déchetterie de l’école publique pour garçons Dozier, située dans la petite ville de Marianna, se trouvait un cimetière clandestin, abritant les restes d’étudiants qui avaient péri sous la torture, le viol et la mutilation aux mains de gardiens dont la mission consistait à en faire des « hommes honnêtes et honorables ».

Pendant plus d’un siècle, des milliers d’adolescents — pour la plupart afro-américains — ont vu ce qui leur restait d’enfance et d’espoir être dérobé par la cruauté et l’intolérance des hommes, dans cette usine à souffrances, enterrée — l’une parmi tant d’autres — sous des siècles de déni collectif.

Cette histoire intolérable — cicatrice encore brûlante de la blessure raciale qui déchire l’Amérique — est au cœur du bouleversant et troublant nouveau roman de l’écrivain Colson Whitehead, Nickel Boys, pour lequel il s’est vu remettre le second prix Pulitzer de sa carrière.

Elwood Curtis, jeune Afro-Américain brillant, admirateur des préceptes de paix de Martin Luther King, s’apprête à intégrer les bancs de l’université. Or, ses ambitions seront anéanties lorsqu’une erreur judiciaire l’enverra à la Nickel Academy, une maison de correction qui s’engage à remettre les délinquants dans le droit chemin.

En dépit des mauvais traitements, des cauchemars récurrents et de l’absence d’éducation, Elwood s’accrochera à ses espoirs et trouvera un allié précieux en Jack Turner, un autre pensionnaire dont le scepticisme n’a d’égal que l’idéalisme du premier. Mais peut-on vraiment sortir indemne d’une telle expérience ?

L’écrivain n’atténue jamais la réalité horrifiante qu’il dépeint, s’y collant pour soigneusement éviter les pièges du pathos. Jamais non plus ne laisse-t-il s’adoucir le sentiment d’oppression et d’insoutenable injustice qui grandit au fil des pages, d’une intensité que les lecteurs privilégiés ne peuvent qu’entrevoir et effleurer.

Dans cette sépulture littéraire, le romancier ne se contente pas d’offrir un éclairage implacable et sans concession sur un chapitre de l’histoire des États-Unis ni de tenter d’éclaircir les nœuds mythologiques qui fournissent eau et nourriture aux racines du racisme systémique.

En choisissant de faire osciller son récit entre la Floride ségrégationniste des années 1960 et le New York contemporain, Colson Whitehead se joue du temps pour mieux déconstruire une Histoire érigée sur une mémoire sélective, dictée par le discours dominant.

Il retrace ainsi les conséquences déchirantes et impérissables du silence, de l’euphémisation et de la reconnaissance tout au plus superficielle des horreurs sur lesquelles se construit une nation, de l’héritage qu’elles laissent au pouvoir comme aux plus démunis, et des dérives récidivistes qu’elles entraînent immanquablement. Une lecture nécessaire.

 

Extrait de «Nickel Boys»

« Même morts, les garçons étaient un problème. Le cimetière clandestin se trouvait dans la partie nord du campus de Nickel, sur un demi-hectare de mauvaises herbes entre l’ancienne grange et la déchetterie de l’école. Ce champ avait servi de pâture à l’époque où l’établissement exploitait une laiterie et en vendait la production dans la région — une des combines de l’État de Floride pour décharger les contribuables du fardeau que représentait l’entretien des garçons. Les promoteurs de la zone d’activités avaient décidé de construire sur ce champ une esplanade dédiée à la restauration, avec quatre pièces d’eau et un kiosque en béton pour des événements occasionnels. La découverte des corps représentait une complication coûteuse pour la société immobilière qui attendait la validation de l’étude environnementale, ainsi que pour le procureur de l’État, qui venait de clore une enquête sur les histoires de maltraitances. Il allait falloir en lancer une nouvelle, établir l’identité des victimes et la cause de leur mort, et personne n’était capable de déterminer quand on pourrait enfin raser, nettoyer et effacer ce lieu des mémoires, même si tout le monde s’accordait à dire qu’il était grand temps. »

Nickel Boys

Colson Whitehead, traduit de l’anglais par Charles Recoursé, Albin Michel, Paris, 2020, 272 pages