Montréal, un laboratoire secret et la bombe atomique

Le jour de l’explosion de la bombe atomique à Hiroshima, «la grande majorité des employés» n’avaient encore qu’une idée vague du but réel des recherches qu’ils réalisaient
Photo: Musée du mémorial de la Paix de Hiroshima via Agence France-Presse Le jour de l’explosion de la bombe atomique à Hiroshima, «la grande majorité des employés» n’avaient encore qu’une idée vague du but réel des recherches qu’ils réalisaient

Pour produire la bombe atomique, les Alliés comptent, durant la guerre, sur un laboratoire secret installé à Montréal, à la demande des Britanniques. Le chef de ce laboratoire, Hans Halban, débarque au Québec à l’été 1942. Il a pour mission d’y mettre sur pied, au plus vite, un laboratoire de physique dont l’objectif sera de « produire des matières pour une nouvelle arme d’une puissance destructrice inouïe ».

De l’histoire de ce laboratoire, lié au célèbre Projet Manhattan, on savait somme toute assez peu de choses. Gilles Sabourin en raconte l’histoire, avec un luxe de détails, dans Montréal et la bombe. Dans ce livre, cet ingénieur a colligé des documents d’archives et des informations sur les employés en lien avec cette entreprise scientifique destructrice.

Sabourin a rencontré de très rares survivants du laboratoire de Montréal, comme la chimiste Alma Chackett, 102 ans. « C’était une faune très intrigante », lui explique Alma Chackett, parlant des membres de ce laboratoire. « Je me souviens particulièrement d’Allan Nun May, un physicien anglais qui nous a conviés chez lui une nuit. C’était un homme tellement étrange… » L’homme se révélera être un espion des Soviétiques. « Il leur livrait tous les secrets du laboratoire. » Il finira en prison.

Alma Chackett fréquente aussi, à l’occasion, le physicien Bruno Pontecorvo. Cet homme menait grand train à Montréal, se souvient-elle. « Je n’arrive pas à croire qu’il ait pu fuir, avec toute sa famille, après avoir espionné le laboratoire. Un jour, il est parti en vacances et n’est jamais revenu. Quelques années après sa disparition, nous avons appris qu’il avait fui en Union soviétique. C’est assez paradoxal pour un homme qui aimait tellement la grande vie… » Bruno Pontecorvo expliquera au journal soviétique Izvestia qu’il a fait défection à cause des « souffrances morales » qu’il a éprouvées comme physicien après les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki.

Un sujet explosif

À Montréal, les activités de recherche au sujet d’un nouveau procédé pour tuer débutent du côté de l’Université McGill. Le RDX, un explosif nettement plus puissant que le TNT, y est déjà développé. Hans Halban, le nouveau chef du laboratoire nucléaire, s’installe dans une des maisons cossues que l’Université utilise comme pavillon de recherche. Son bureau trône au milieu de la chambre principale tandis que celui de sa secrétaire se trouve installé dans une salle de bains. L’ensemble du projet finira par migrer à l’Université de Montréal, dans un vaste espace du pavillon principal.

Du temps où il travaillait à Paris, Halban avait collaboré avec Irène Joliot-Curie, Prix Nobel tout comme sa mère. Il avait aussi collaboré avec Niels Bohr, le scientifique le plus connu après Albert Einstein.

En 1940, Halban insiste pour mettre la main sur les 185 kilogrammes d’eau lourde qui se trouvent en Norvège, un des rares endroits où on fabriquait cet élément fondamental aux recherches atomiques. En mars de cette année-là, les barils du précieux liquide se retrouvent à Paris. Le mois suivant, les armées d’Hitler envahissent la Norvège… Et c’est bientôt le tour de la France de se retrouver sous la botte nazie. Pour sauver l’eau lourde, il faut sortir un revolver et le mettre sous le nez du responsable de son entreposage afin d’achever de le convaincre de laisser partir les barils.

Toute une faune de scientifiques se retrouve en Angleterre, comme l’eau lourde. Parmi eux, Otto Frisch et Rudolf Peierls. Ces deux physiciens calculent que la masse d’uranium nécessaire pour une arme destructrice est bien plus faible que prévu : « de l’ordre du kilogramme ». Mais l’Angleterre est bombardée par les avions allemands. Les recherches vont être transférées au Canada. « On s’accorde pour que les Britanniques paient les salaires des employés anglais et que le Conseil national de recherches Canada (CNRC) assume ceux des employés nationaux, ainsi que la majorité des coûts des locaux et des équipements. »

Du personnel de partout

La nomination d’Hans Halban à la direction du projet de Montréal ne fait pas le bonheur d’une partie de l’équipe de recherche qui travaillait jusque-là en sa compagnie à Cambridge. Une majorité de scientifiques du projet refuse d’abord de le suivre. Cette minirévolution doit être écrasée pour que le projet puisse avancer.

Du personnel, il en viendra de partout à Montréal. Certains refusent de s’engager, dont un éminent physicien de l’Université Laval, Franco Rasetti. Ce n’est pas la nature du travail, mais le maigre salaire qui en découle qui est en cause, montrent les archives. On négocie, explique Gilles Sabourin, pour payer le moins possible Rasetti. Ce qui laisse imaginer le peu que devaient toucher les simples laborantins de ce projet pourtant crucial pour la guerre. On fera même appel à l’archevêque d’Ottawa, dans le cas de Rasetti, pour essayer de le convaincre. Ainsi l’Église joue-t-elle un rôle, bien que modeste, dans la création de la bombe.

L’équipe du laboratoire de Montréal compte des mathématiciens, des physiciens et des chimistes. En juin 1944, à l’occasion d’une photo officielle, seuls les hommes sont invités à poser, bien que les femmes comptent pour le quart du personnel de ce groupe de recherche.

Pierre Demers sera l’un des seuls Québécois francophones à travailler au laboratoire. Il est décédé en 2017, à l’âge de 102 ans. Physicien, Demers est connu des Français, puisqu’il est passé par le laboratoire de Joliot-Curie à Paris, tout comme Hans Halban.

Au laboratoire de Montréal, on jette « les bases des calculs de “neutronique”, la science qui étudie le comportement des neutrons dans un réacteur nucléaire ». Pendant ce temps, Hans Halban se dépense pour faire reconnaître une demande de brevet qu’il a déposée en 1939 avec les physiciens Kowarski, Joliot-Curie et Perrin et dans lequel il décrit le principe par lequel fonctionne une bombe atomique. Hans Halban est à l’Université de Chicago lorsque, le 2 décembre 1942, la première réaction nucléaire critique est réalisée. Tout le monde se félicite.

Les maudits journalistes

Mais le 8 janvier 1943, mauvaise surprise au réveil : les activités de recherche à Montréal font la une du journal conservateur Montréal-Matin : « 60 savants étrangers viennent s’établir à l’Université de Montréal pour poursuivre des recherches extrêmement importantes ». Pour la discrétion, c’est raté.

En décembre 1944, Halban obtient la permission d’aller rencontrer à Paris les Joliot-Curie. Dans la correspondance retrouvée entre eux, on voit un peu mieux la vie de ce monde scientifique. Les Américains seront furieux d’apprendre qu’Halban s’est rendu en France, tout de suite convaincus que le projet va de nouveau souffrir de fuites.

Pour les fins de ces recherches, on a besoin de construire un réacteur. Baptisé ZEEP, il aura un frère, le NRX. Afin d’obtenir suffisamment d’eau lourde, il faut en obtenir de celle qu’accaparent les Américains. Cela ne les enchante pas.

Pour gérer ce projet de réaction, on fait venir d’Europe Lew Kowarski, l’ancien collaborateur d’Halban, avec qui celui-ci a eu des frictions que raconte Gilles Sabourin. C’est à 200 kilomètres au nord d’Ottawa, à Chalk River, à peu de distance d’une base militaire, qu’on convient de construire deux réacteurs conçus à Montréal. Il s’agit d’un cylindre de métal vertical, dans lequel sont insérées des barres d’uranium. En construction au printemps 1945, le ZEEP est le premier réacteur conçu hors des États-Unis. Un des plus grands sites de recherche au Canada se trouve toujours là, au milieu de nulle part, sur la route qui conduit jusqu’à Sudbury.

Savait-on ?

Le jour de l’explosion de la bombe atomique à Hiroshima, « la grande majorité des employés » n’avaient encore qu’une idée vague du but réel des recherches qu’ils réalisaient. « Ils ont été très surpris d’apprendre que leur projet était en fait relié à la bombe atomique », explique Gilles Sabourin.

« De façon surprenante, explique Alma Chackett, nous n’avions pas trop discuté entre nous de la finalité de nos travaux. Nous avions bien une idée en tête des usages potentiels, mais nous ne l’exprimions pas. » Et quand deux villes ont disparu ? « On se disait tous que cela n’aurait pas dû se produire. »

Sa carrière, Alma Chacket la poursuivra du côté du nucléaire, se félicitant d’avoir connu, par cette filière, des gens admirables. « Songez quand même que j’ai vu Lise Meitner, qui a théorisé la fission de l’atome, ou encore Niels Bohr, un des plus grands génies de l’humanité. Je les ai même vus jouer du piano ensemble ! »

« Une question revient très souvent quand on parle du laboratoire de Montréal », résume Gilles Sabourin : a-t-il participé, directement ou non, à la fabrication des bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki ? Un communiqué du Canada, diffusé quatre jours après la seconde explosion, indique que son rôle est bien réel. Lorsque le projet de Montréal a été mis sur pied, le but était d’ailleurs clair : « développer la bombe atomique avant les Allemands ». Mais au sens strict, le projet de Montréal, demeuré sous direction civile, n’a pas fourni directement de matière aux bombes destructrices d’août 1945. « Le Canada a par contre indirectement participé, par le biais de l’usine de préparation de dioxyde d’uranium […], par ses connaissances dans la préparation du polonium et par son cautionnement politique », à cette déchirure sans précédent dans la conscience humaine.

 

À voir en vidéo

Montréal et la bombe

Gilles Sabourin, Éditions Septentrion, Québec, 2020, 201 pages