L’égalité hommes-femmes, le combat de toute une vie pour Janette Bertrand

Si Janette Bertrand admet sans hésiter que «les filles sont tannées» de l’attitude des hommes, de leur domination depuis la nuit des temps et de l’influence de la pornographie, ce n’est pourtant pas la colère qui lui a donné l’envie d’écrire «Un viol ordinaire».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Si Janette Bertrand admet sans hésiter que «les filles sont tannées» de l’attitude des hommes, de leur domination depuis la nuit des temps et de l’influence de la pornographie, ce n’est pourtant pas la colère qui lui a donné l’envie d’écrire «Un viol ordinaire».

Janette Bertrand, à 95 ans, n’abandonne pas le combat pour l’égalité hommes-femmes. À quelques jours de la sortie d’Un viol ordinaire, celle qui a animé au printemps Écrire sa vie !, atelier d’écriture destiné aux personnes âgées, planche déjà sur la suite de son roman.

« Je me dépêche, je vais avoir 96 ans en mars, s’exclame-t-elle en riant au bout du fil. Le prochain livre va être difficile à écrire parce que je m’en vais dans quelque chose que je ne connais pas du tout, les groupes d’entraide d’hommes, mais j’ai de bonnes sources. Au moins, les hommes ne pourront pas me dire qu’ils ne savent pas où aller pour obtenir de l’aide. Le prochain roman parlera de l’évolution de Laurent et montrera que c’est difficile de changer. »

Mais qui donc est ce Laurent ? Personnage central d’Un viol ordinaire, roman écrit en grande partie de manière épistolaire, Laurent a violé sa compagne Léa un soir où il a préféré nier la notion de consentement afin de réaliser un fantasme sexuel. Brisée, Léa a tout de même trouvé la force de poursuivre en justice l’homme qu’elle aime. Le geste condamnable de Laurent, qui, encouragé par ses amis machos, se croit innocent, fera deux autres victimes : ses propres parents, Paul et Julie, dont les discussions sur l’éducation sexuelle, le féminisme, le patriarcat, la pornographie, etc., ébranleront leur couple.

Nous, les femmes, avons changé très vite, mais les hommes n’ont pas changé. Et c’est ce qui me fait peur.

« C’est ce maudit #MeToo qui a mêlé les gars comme moi, les vrais gars. Avant, tout était clair, simple : les gars partent à la conquête d’une fille, la fille le fait poireauter, elle se fait prier, elle veut, elle veut pas. Finalement, le gars est pris avec ses hormones, il finit par faire ce qu’il a à faire, puis elle est ben contente. Tous les films d’action sont basés là-dessus », écrit Paul à Julie.

De Paul et Julie, c’est évidemment la mère qui se sentira le plus coupable de l’attitude de son fils envers les femmes. « Quand tu passes ton temps à dire à ton enfant qu’il est beau, parfait, fort, de ne pas pleurer, d’aller se battre, que tu l’élèves en mâle, c’est sûr que ce gars-là, une fois couché avec une fille, il va faire comme avec sa mère qui dit toujours non, mais qui finit toujours par dire oui. Qu’on le veuille ou non, les défauts qu’on ne veut pas leur montrer, les enfants les découvrent et en héritent, et après ils en font ce qu’ils veulent. Quelle fille ne s’est jamais dit qu’elle ne serait pas comme sa mère et se surprend à dire exactement la même chose qu’elle ? »

Chère madame Bertrand, comment vont nos hommes à qui vous dédiez votre roman ? « Nos hommes, il faut qu’ils se branchent ! Le roman, et le second, c’est mon dernier effort pour que les hommes se remettent en question. Nous, les femmes, avons changé très vite, mais les hommes n’ont pas changé. Et c’est ce qui me fait peur. Les divorces, c’est toujours comme ça, il y en a un des deux qui a changé, pour le meilleur ou pour le pire, alors ils ne se retrouvent plus. Après la première vague de #MeToo, j’ai entendu des hommes dire qu’ils s’étaient posé des questions sur leur attitude vis-à-vis des femmes, ce qui est très sain. Moi, j’aime les hommes et j’ai espoir que ça change, parce que j’ai vu dans mon entourage des pères changer — j’ai des petits-fils extraordinaires ! »

Si Janette Bertrand admet sans hésiter que « les filles sont tannées » de l’attitude des hommes, de leur domination depuis la nuit des temps et de l’influence de la pornographie, ce n’est pourtant pas la colère qui lui a donné l’envie d’écrire Un viol ordinaire.

« C’est un sentiment d’injustice, ce “deux poids, deux mesures” dont j’ai beaucoup souffert parce que c’était pire encore quand j’étais jeune. Les hommes ne veulent pas partager le pouvoir. On ne veut pas leur place, on ne veut pas le pouvoir, on veut le partager. On n’est pas pareils, mais on veut être égaux ! J’ai six arrière-petites-filles, je voudrais donc qu’elles aient une relation équitable, juste. Le mot “juste” est très important parce que la domination des hommes, c’est de l’injustice faite aux femmes », explique celle qui fut déclarée femme du siècle en 1990 par le Salon de la femme de Montréal.

Et justement, afin de rendre justice à la réalité, l’autrice s’est livrée à six mois de recherches au cours desquelles elle a rencontré Deborah Trent, directrice générale du Centre pour les victimes d’agressions sexuelles de Montréal, une trentaine de travailleuses sociales spécialisées dans le viol et des femmes victimes d’agressions sexuelles. Elle s’est aussi « bardée » en lisant une dizaine de livres, dont La fabrique du viol de Suzanne Zaccour (Leméac, 2019).

« Le plus drôle, c’est que le livre de cette juriste féministe québécoise est sorti au moment où j’avais ma première version. C’est dans ce livre, où elle parle de viols ordinaires, que j’ai trouvé le titre de mon roman. Le viol que les hommes aiment bien se représenter, c’est celui dans une ruelle où la fille est battue. Il y aurait tant à dire sur ce problème-là… »

Ayant contribué à faire évoluer la société québécoise, notamment avec son courrier du cœur qu’elle a tenu de 1953 à 1969, Quelle famille ! et Janette veut savoir dans les années 1970, L’Amour avec un grand A et Parler pour parler dans les années 1980, Janette Bertrand demeure très optimiste face à l’avenir. Même en pleine pandémie, alors que les câlins de sa famille lui manquent et qu’elle constate que son arrière-petite-fille de six mois ne l’a jamais vue sans masque.

« Mais ce n’est pas grave, parce qu’on a de la résilience, nous, les êtres humains. On est faits pour survivre. La nature humaine a de mauvais petits côtés qui se corrigent, mais elle est belle. L’amour, c’est beau, et la famille, c’est extraordinaire. Moi, je ne pense pas changer le monde. Tout ce que j’ai fait, ça a toujours été pour mes enfants. Je ne voulais pas que mes deux filles soient aussi niaiseuses que moi ! » conclut celle que l’on surnomme la « Déniaiseuse en chef »

Un viol ordinaire / Écrire sa vie!

Janette Bertrand, Libre Expression, Montréal, 2020, 184 pages. En librairie le 21 octobre / Le mardi 19 octobre, à 18 h, sur MaTV

4 commentaires
  • Lise Bélanger - Abonnée 17 octobre 2020 09 h 11

    Cette grande dame a toute mon admiration. Même à 95 ans elle demeure encore en avance sur son temps. Ellle sait exprimer de façon simple et claire des attitudes souvent inconscientes. Elle rejoint autant l'intellectuel que la personne ordinaire. Elle est un monument, une rareté. Et on l'aime.

  • Nicole Delisle - Abonné 17 octobre 2020 09 h 32

    On ne peut que féliciter cette grande dame pour le service qu’elle nous rend à tous et toutes!

    C'est grâce à des femmes et des hommes plus grands que nature que le Québec est devenu ce qu'il est aujourd'hui. Il faut les en remercier et en être fier et fière. C'est en nous faisant voir et réaliser nos comportements et la réalité quotidienne vécue par chacun d'entre nous que nous pouvons réfléchir, analyser, comprendre, bref avancer...Il y a bien sûr encore du chemin à faire et Mme Bertrand le souligne très bien. Rien n'est parfait mais en avançant un petit pas à la fois, nous sommes sur la bonne voie. Merci mille fois Mme Bertrand pour votre magnifique travail.
    Le peuple québécois vous doit beaucoup. On vous apprécie pour ce que vous êtes et ce que vous avez fait pour nous rendre meilleur!

  • Micheline Beaudry - Abonnée 17 octobre 2020 10 h 45

    Je seconde entièrement !

  • Colette Lavergne - Abonnée 18 octobre 2020 22 h 31

    Juste des femmes

    Bravo Jeannette! Vous êtes une battante, un exemple pour nous toutes. Avez-vous remarqué que ce ne sont que des femmes qui ont commenté cet article sur Madame Bertrand? Nous attendons les commentaires des hommes!