Regards rétrospectifs sur le théâtre d’ici

Gilbert David et Hélène Jacques ont conçu leur ouvrage comme une synthèse destinée au grand public intéressé par le théâtre ainsi qu’aux enseignants et aux étudiants.
Adil Boukind Le Devoir Gilbert David et Hélène Jacques ont conçu leur ouvrage comme une synthèse destinée au grand public intéressé par le théâtre ainsi qu’aux enseignants et aux étudiants.

« Dégager les lignes de force et les orientations esthétiques des compagnies et des artistes, en mettant en relief les démarches qui se démarquent par leur singularité et leur pertinence au sein du champ théâtral québécois. » Voilà l’objectif qui a conduit à la publication cet automne d’un ouvrage ambitieux, Le théâtre contemporain au Québec 1945-2015, véritable somme dirigée par Gilbert David, professeur associé au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal. Élaboré en collaboration avec Hervé Guay, Hélène Jacques et Yves Jubinville, ayant nécessité des années de travail et bénéficié des lumières d’une vingtaine de spécialistes, le livre de 640 pages voit ironiquement le jour au moment où l’activité théâtrale est pour ainsi dire suspendue.

Sur la crise que nous traversons,Hélène Jacques, professeure au Département de français du collège Lionel-Groulx, pose un regard historique : « La période actuelle peut apparaître comme une variation sur un thème bien connu dans l’histoire du théâtre québécois. Dans les années suivant la Grande Guerre, par exemple, alors que les compagnies étrangères interrompaient leurs tournées, s’est imposée une nouvelle générationde troupes professionnelles qui, bien qu’éphémères, donnèrent une impulsion à une activité nationale régulière. Aujourd’hui, les risques de déstructuration du milieu sont importants, mais avec le soutien de l’État, la majorité des organismes vont sans doute pouvoir survivre. »

Au fil du temps

Gilbert David donne une idée de l’ampleur du travail accompli : « Nos enquêtes documentaires ont ratissé large, que ce soit à travers un échantillonnage d’articles parus dans la presse ou des dossiers publiés dans des revues, comme Voix et Images, Jeu ou L’Annuaire théâtral, mais notre travail n’en a pas été un de simple restitution des choix éditoriaux de ces publications. Plusieurs mémoires et thèses ont permis d’approfondir certains phénomènes ou des corpus de dramaturges. Bien entendu, un nombre considérable de monographies et d’ouvrages collectifs, comme Le théâtre québécois 1975-1995 (Fides, 2001), dirigé par Dominique Lafon, ont été mis à contribution dans nos analyses, mais sans forcément en adopter toutes les conclusions. Comme l’indique le sous-titre du livre, « Essai de synthèse historique et socio-esthétique », notre ambition était de porter un regard rétrospectif sur les pratiques scéniques et la création dramaturgique entre 1945 et 2015 afin de comprendre la dynamique interne à l’institution théâtrale, faite de l’ensemble de ses producteurs au fil du temps. »

Il s’agissait notamment de montrer que « les innovations artistiques sont le fait de positionnements de la part de personnes et d’organismes, et pas uniquement l’expression de sensibilités particulières » : « La perspective sur 70 ans que nous offrons permet de tenir compte du contexte culturel, social et politique entourant la vie théâtrale, ajoute Gilbert David, elle permet de voir comment s’est intensifié ce jeu entre les praticiens au fur et à mesure que ceux-ci ont été “libérés” de certaines contraintes économiques et idéologiques. À cet égard, la mise en place d’une aide publique aux artistes et la création d’infrastructures ont représenté des clés du développement esthétique et institutionnel du théâtre québécois et la condition nécessaire à l’établissement de structures durables. »

Cinq époques

L’ouvrage prend donc en compte l’activité théâtrale, en français et en anglais, au Québec et à Ottawa, de 1945 à 2015. Une période qui a été subdivisée en cinq segments correspondants à autant de chapitres. « Chacun des chapitres suit un modèle semblable en abordant la structuration de l’institution théâtrale, les pratiques scéniques et dramaturgiques ainsi que la réception critique, explique Hélène Jacques. Ce plan a été ajusté lorsque nécessaire pour qu’il s’adapte aux réalités décrites. Par exemple, nous avons fusionné dans le dernier chapitre les sections portant sur les pratiques scéniques et l’écriture afin de rendre compte de la mise en crise des frontières artistiques et disciplinaires dans les années 2000. »

La synthèse est destinée au grand public intéressé par le théâtre ainsi qu’aux enseignants et aux étudiants. « Nous avons voulu éclairer la place du théâtre dans la société québécoise et dégager les grandes tendances de son évolution, précise Hélène Jacques. Nous espérons que notre ouvrage génère de nouvelles recherches, notamment à propos de pratiques marginales ou moins connues, pour lesquelles nous disposons de peu d’études, comme la marionnette, le théâtre jeunes publics ou l’activité théâtrale dans les différentes régions du Québec. À court terme, tout particulièrement dans le contexte très sombre que nous traversons, nous aurons le sentiment d’avoir accompli une bonne part de notre mission si nous parvenons à faire en sorte que le théâtre, généralement ignoré hors de son milieu restreint, soit plus présent dans l’espace public. »  

Jacques Crête et L’Eskabel

Déplorant le fait que les réalisations scéniques de Jacques Crête soient pour ainsi dire tombées dans l’oubli, Stéphanie Fernet publiait il y a peu, à compte d’auteur, un ouvrage intitulé Jacques Crête. Une histoire de théâtre. « Avec ses collaborateurs de L’Eskabel, l’homme de théâtre a été porteur de renouveau pour la scène montréalaise dans les années 1970, explique celle qui enseigne au centre de services scolaire Marguerite-Bourgeoys. L’un des premiers écrivains scéniques, il a créé en s’inspirant des arts visuels, des univers oniriques et audacieux. Installé plus tard en Mauricie, il a poursuivi ses expérimentations sans compromis. » Préfacé par Marie-Claire Blais, l’ouvrage est divisé en trois parties : la première s’attarde sur le parcours du créateur, la deuxième analyse l’importance des tragédies grecques dans son oeuvre et la troisième est consacrée plus spécifiquement aux Troyennes de Saint-Mathieu-du-Parc (1999-2003), un spectacle-testament (l’expression est de Crête), en quelque sorte la somme des aventures passées.

Jacques Crête

Une histoire de théâtre
Stéphanie Fernet, Carte blanche, Montréal, 2020, 405 pages

Le théâtre contemporain au Québec 1945-2015

Gilbert David (dir.), avec la collaboration de Hervé Guay, Hélène Jacques et Yves Jubinville, PUM, Montréal, 2020, 640 pages