«Les évasions particulières»: trois filles dans le vent

À travers Hélène, sans doute le personnage le plus nuancé, Véronique Olmi illustre l’impact des bouleversements politiques dans chaque classe sociale.
Joel Saget Agence France-Presse À travers Hélène, sans doute le personnage le plus nuancé, Véronique Olmi illustre l’impact des bouleversements politiques dans chaque classe sociale.

« En regardant le film ils sentaient que leurs places changeraient, tôt ou tard ils se remplaceraient les uns les autres, le temps redistribuerait les rôles. C’est peut-être pour cela qu’ils aimaient ces moments en famille, parce que la situation était fragile et éphémère, et que tous ensemble, ils étaient quelqu’un. »

Cette famille, ce sont les Malivieri. Une modeste famille catholique d’Aix-en-Provence dont Véronique Olmi, trois ans après Bakhita (Albin Michel), bouleversante biographie romancée d’une ancienne esclave canonisée par Jean-Paul II, suit la lente évolution et les petites révolutions dans la France de l’après-68 jusqu’à l’élection de Mitterrand en 1981.

Par sa manière dénuée de jugement de dévoiler l’univers intime de chaque membre de la famille Malivieri, la romancière fait de chacun d’eux un être aussi complexe qu’attachant, magnifiquement et désespérément humain. Sans jamais flirter avec le mélo ni verser dans le misérabilisme, elle n’épargne aucun détail des drames, déceptions et humiliations que vivent les Malivieri, famille de peu de mots où l’on cultive les secrets pour ne blesser personne ni choquer la bienséance.

Les Malivieri, c’est d’abord Bruno, petit instituteur toujours prêt à aider son prochain, toujours en décalage avec une société en constante ébullition. Des cinq membres de cette famille qui s’aime pudiquement malgré le fossé qui se creuse cruellement entre les idéaux et les générations, c’est celui qui sera le plus ébranlé dans ses convictions et ses valeurs par cette décennie marquée par la révolution sexuelle et la montée de la gauche.

« Bruno disait que les femmes qui travaillaient prenaient la place d’un homme, que le plus beau métier d’une femme était… et avant qu’il ne finisse sa phrase, ses filles et Agnès enchaînaient, Mère de famille !, puis elles éclataient de rire, nerveuses, un peu exaspérées. »

Vient ensuite Agnès, femme au foyer qui rêve discrètement de s’émanciper. Puis les trois filles : Sabine, aspirante actrice qui tentera sa chance à Paris ; Hélène, qui embrasse très tôt la cause animale ; et Mariette, mystique mélomane à la santé fragile, qui détient les plus sombres secrets de la famille. À travers Hélène, sans doute le personnage le plus nuancé, qui partage sa vie entre Aix et Neuilly-sur-Seine, chez sa tante et son oncle bourgeois, Véronique Olmi illustre l’impact des bouleversements politiques dans chaque classe sociale — allant même jusqu’à faire entrer en scène les paysans du Larzac.

Parmi les plus belles qualités de cette colossale saga familiale riche en détails folkloriques et historiques qu’est Les évasions particulières (en lice pour le Grand Prix du roman de l’Académie française et le prix Renaudot), c’est certainement celle d’avoir réussi à inscrire subtilement l’inexorable passage du temps dans l’intimité des Malivieri sans jamais trahir la nature profonde de chaque personnage, tant les parents que leurs filles, qui remporte la palme.

« Leurs parents y avaient cru, à l’indissolubilité du mariage et de la famille, mais aujourd’hui ils paraissaient plus heureux sans leurs filles aînées, et un peu insaisissables aussi, et il leur semblait qu’il y avait plus qu’une génération entre eux et elles. »

C’est à regret que l’on abandonne les Malivieri à leur destin dans l’euphorie des élections présidentielles, non sans espérer que Véronique Olmi nous convie à les suivre dans la prochaine décennie.

Les évasions particulières

★★★★

Véronique Olmi, Albin Michel, Paris, 2020, 499 pages