«La surface de jeu»: ça sent autre chose que la coupe

L’auteur parvient à montrer le ridicule relatif auquel confine l’engagement presque sectaire de certains partisans du bleu-blanc-rouge sans trop verser dans un manichéisme.
Photo: Chantale Lecours L’auteur parvient à montrer le ridicule relatif auquel confine l’engagement presque sectaire de certains partisans du bleu-blanc-rouge sans trop verser dans un manichéisme.

« Il faudrait bien discuter de la guerre / qui ruine quelque part notre monde / mais je crois que tu n’es pas d’humeur », écrivait en 2017 Hugo Beauchemin-Lachapelle dans Stainless (L’Hexagone), son premier recueil de poésie. Il faudrait bien discuter de la guerre, oui, mais il y a du hockey à la télé, dirait sans doute quant à lui Claude Provost, petit fonctionnaire fédéral et héros (malgré lui) de La surface de jeu, premier roman du poète.

En visite dans une bouquinerie afin d’acheter (en catastrophe) un cadeau de Noël pour sa conjointe, cet archétype d’homme banal tombe sur un exemplaire de La surface de jeu, un manuel d’entretien des patinoires et des surfaceuses (Zamboni), édité et mis en page avec une remarquable — donc intrigante — absence de soin. À la faveur d’une phrase énigmatique prononcée un soir de match par l’ineffable « joueurnaliste » Benoît Brunet (« L’inconnue, c’est la surface de jeu »), le fan fini des Canadiens de Montréal sombre doucement dans ce qui a toutes les allures d’une spirale paranoïaque.

Sa vie de banlieusard sans histoire se transforme ainsi peu à peu en celle d’un enquêteur ayant pour seule boussole la prose confuse d’un livre qui semble cacher des informations compromettantes sur les activités de la Ligue nationale de hockey. Ce volume insolite est-il l’œuvre d’un groupe radicalisé de membres de la Nordiques Nation ? Ou plutôt celle d’un journaliste de La Presse canadienne qui a dû s’en remettre à un subterfuge pour révéler la vérité ? Ce qui est sûr : ça sent davantage les magouilles que la coupe.

Sorte de petit délire pynchonien au fil duquel l’on croisera une libraire grognonne, un éditeur anarchiste et quelques mafieux de bars sportifs, La surface de jeu est à la fois une critique caustique de l’obsession médiatique pour cette « équipe accablée du poids de l’idéal de tout un peuple » et une lettre d’amour à un sport-religion offrant à tant d’hommes une rare occasion d’entretenir leurs vieilles amitiés. On rangera notre exemplaire quelque part pas loin du roman satirique que Jean Dion n’a (malheureusement) jamais écrit ou à côté de ceux de Mathieu Poulin (La lutte) ou de Mathieu Handfield (Igor Grabonstine et le Shining), parus aux Éditions de Ta Mère.

Autrement dit : Hugo Beauchemin-Lachapelle parvient à montrer le ridicule relatif auquel confine l’engagement presque sectaire de certains partisans du bleu-blanc-rouge sans trop verser dans un manichéisme qui opposerait les proverbiales choses importantes à celles qui ne le sont pas. L’auteur, de toute façon, connaît trop son hockey pour que son authentique amour de la Sainte-Flanelle ne transparaisse pas abondamment (il prophétise même à la page 269 la récente victoire en six matchs de la Coupe Stanley par le Lightning de Tampa Bay).

Comme les poèmes de Stainless, et comme bien des fictions ayant pour trame de fond le sport professionnel, La surface de jeu s’abreuve (sous son épais revêtement comique) à la mélancolie du temps qui passe et à l’inquiétude que tout — la fougue de la jeunesse, l’amour qui unit un couple, les souvenirs qui soudent une bande d’amis — finisse un jour par s’étioler. On s’en souviendra : c’est à trop vivre sa vie par procuration que l’on perd de vue la rondelle.

La surface de jeu

★★★ 1/2

Hugo Beauchemin-Lachapelle, La Mèche, Montréal, 2020, 288 pages