«American Dirt»: train d'enfer

«American Dirt», de Jeanine Cummins, manque trop d’âme et de complexité pour qu’il s’agisse d’un grand livre.
Photo: Joseph Kennedy «American Dirt», de Jeanine Cummins, manque trop d’âme et de complexité pour qu’il s’agisse d’un grand livre.

Avec ses 3200 kilomètres, la frontière mexicaine demeure le principal point de passage de l’immigration aux États-Unis. Depuis octobre 2019 seulement, le Service des douanes et de la protection des frontières des États-Unis (CBP) rapporte avoir procédé à l’arrestation de 345 267 hommes, femmes et enfants cherchant à franchir illégalement cette frontière.

Et derrière ces statistiques, il n’y a pas que des rêves de liberté et de confort matériel, mais aussi beaucoup de cauchemars, de peur, de larmes et de violence. C’est le chemin périlleux que fait emprunter à ses personnages la romancière américaine Jeanine Cummins, née en 1974, dans American Dirt, son troisième roman.

Lydia Quixano Pérez, 32 ans, mariée à un journaliste local et mère d’un garçon de huit ans, gère une librairie à Acapulco. Elle ignore que Javier, un bon client avec lequel elle s’est liée, poète à ses heures, dirige aussi « Los Jardineros », un cartel régional de narcotrafiquants à la réputation sanglante. Dans le cadre d’une vaste enquête dévoilant l’identité de cet homme mystérieux dans le journal pour lequel il travaille, le mari de Lydia va ouvrir une boîte impossible à refermer.

Sous les yeux de Lydia et de son fils, à la AK-47 et à la machette, c’est toute leur famille qui sera assassinée au cours d’une fête, les forçant à prendre la fuite tant bien que mal vers les États-Unis, et à rejoindre bien malgré eux les statistiques. Une sorte de voyage au bout de l’enfer, les hommes du cartel à leurs trousses, pendant lequel ils vont chevaucher clandestinement et au péril de leur vie La Bestia (La bête), un réseau de trains de marchandises qui traverse le Mexique, aussi appelé le « train de la mort ».

En route, pendant deux mois traversés de rencontres et d’entraide, d’épreuves, de peur, de corruption et de violence, leur chemin va ainsi croiser celui de Rebecca et Soledad, deux sœurs adolescentes très belles, poussées elles aussi à fuir la violence sans issue de leur village du Honduras. D’Acapulco à Nogales, jusqu’à la traversée périlleuse du désert du Sonora, c’est un aller simple vers le pays des rêves et des cauchemars « américains ».

Un parcours à obstacles qui rappelle un peu la réception critique du roman aux États-Unis, marquée par la controverse. Peu avant la sortie du livre en janvier 2020, Jeanine Cummins a été la cible d’attaques l’accusant d’appropriation culturelle — lorsqu’un membre d’une communauté « dominante » utilise un élément d’une culture « dominée » pour en tirer un profit, artistique ou commercial.

L’affaire a rapidement dérapé. « Obra de caca » pour les uns, « trauma porn » pour les autres et opportunisme aux yeux de plusieurs voix de la communauté latino aux États-Unis, qui ont vite fait remarquer stéréotypes, erreurs et inexactitudes, soulignant le fait que l’écrivaine n’a aucun lien personnel avec la réalité migratoire mexicaine. Ce qui n’a pas empêché American Dirt de figurer pendant quelques semaines en tête du palmarès des meilleures ventes.

Le titre en anglais, déjà, aurait pu nous mettre la puce à l’oreille : l’édition française du roman est ternie par une traduction médiocre — où, pour ne donner qu’un exemple, « This journey is no joke » devient « Cette journée, c’est pas de la blague. »

Thriller malgré tout habile, rempli de bonnes intentions, n’en doutons pas, mais trop propre et un peu lourdaud avec son vernis d’authenticité qui s’écaille ici et là, American Dirt manque trop d’âme et de complexité — morale, en particulier — pour qu’il s’agisse d’un grand livre. « Les raisins de la colère de notre temps », comme l’a écrit Don Winslow ? Sans doute pas.

American Dirt

★★★ 1/2

Jeanine Cummins, traduit de l’anglais par Françoise Adelstain et Christine Auché, Philippe Rey, Paris, 2020, 544 pages