«Verdunland», «Ornithologie» et «Lola et les filles à vendre»: pays joyeux, pays malheureux

Photo: Radek Mica Agence France-Presse

Petit tour en pays de Verdun

Les historiettes verdunoises de Lapointe et Lévesque dans leur Verdunland sont joliettes. Vraiment ! Comment résister à « la relation intime qui enguimauve les enfants », eux qui trouvent dans une boutique un traîneau du père Noël (muni d’un cendrier) qui a été mis en vente en 1996 parce que le Santa Claus avait cessé de fumer ? Comment résister, en effet ? L’âme nous guimauve un peu itou.

Les auteurs racontent leurs histoires pour êtres humains pas sages en truffant leurs textes, sans doute pour faire poétique, de termes surprenants, comme ce « laptop sur lequel écrirait [une] grand-mère » qui n’est rien d’autre qu’un clapotement sur une flaque de pluie (enguimauvement garanti !), comme pour Gunter le géant roux qui s’amuse à « kiker des cabanons ». Cela dit, la création des mots et le recours à ceux des technologies actuelles comme à des réalités plus anciennes enrichissent cette approche féerique d’un réel pas toujours conventionnel.

En ce pays de Verdun, tout est exceptionnellement gigantesque, comme en un pays fantasque, souvent vu par la lorgnette des enfants, scènes décrites un peu à la manière de Prévert ou de Réhel, conviés que nous sommes entre l’archipel de La-Tarte-aux-Bouettes et l’île Canard. Allons, partons en voyage, car, à Verdunland, c’est parfois l’Afrique tout aussi bien que le site d’un rocher poilu, on y fait des safaris, on y découvre des armoires volantes comme dans des toiles de Magritte.

On est loin de l’écriture poétique formelle puisque nous sont plutôt proposés des mondes, des images, des récits poétiques ; et c’est là toute la beauté de ces textes, car ils nous permettent de rencontrer une ogresse qui faisait pousser des oreilles ou de nous faire raconter la résurrection des dodos. Ce monde enchanteur est parfois très heureux, et c’est déjà un miracle. Belle lecture déconcertante que celle de ces textes admirablement assumés.

Des oiseaux comme références

Parlant des dodos, M.K. Blais nous parle aussi de ces oiseaux disparus dans son Ornithologie, recueil remarquable, comme le fut son premier recueil, Tabloïd, en 2015 qui nous avait enthousiasmés. Cette fois, par le biais des oiseaux, un différent par partie, le poète trace du vivant une vision presque sinistre, très certainement cynique, sans aucune concession, virulente ou cruelle, toujours d’une redoutable lucidité. C’est bouleversant, d’une acuité que seule une écriture parfaitement contrôlée sait soutenir.

Quand « on s’ennuie tellement que ça goûte dans la bouche », on ne peut pas faire grand-chose d’autre que de se lire « à voix haute notre police d’assurance-vie »… « c’est la plus belle des lettres d’amour », nous précise le poète.

Si c’est si efficace, c’est que Blais attaque souvent ses sujets soit par le biais de l’humour simple, soit par celui de la banalité, y débusquant ces moments exacts qui contiennent tout le sens de la vie courante : « Un gardien de nuit se lance du haut de la mezzanine. Il s’écrase sans bruit dans l’aire de restauration rapide. Les caméras de surveillance immortalisent le saut périlleux et l’hémorragie massive qui s’ensuit. La vidéo dure dix-sept secondes. Un million de vues en vingt-quatre heures. Trois étoiles et demie. »

Tout comme chez Lapointe et Lévesque, c’est par le biais d’histoires, ici en prose, que l’auteur nous décrit son univers. Un oiseau, disons de circonstance, fait office d’image totémique ou propitiatoire. Un grand corbeau meurt et personne ne vient le retirer du bord de la fenêtre ; un homme s’absente, un collègue mange son beigne ; voilà des scènes peu courantes en poésie, et cela souligne la particularité suraiguë de ces univers blaisiens. Cette manière aussi que le poète a de confronter les morts du monde se résume en cette phrase terrible : « Quelqu’un rend son dernier souffle pendant le mot oiseau. » Est-ce assez dire la nécessité de cette franchise ? Comme dans cette description si redoutable : « La vidéo de mon premier anniversaire. Toute la famille réunie dans la cuisine. Les invités […] fument des cigarettes en mangeant du gâteau. Ils sont pleins de vie et ne savent pas qu’ils sont morts. »

Voilà, c’est à prendre ou à laisser, mais il vaut mieux prendre quand les textes sont si forts, bouleversants et percutants.

Femmes douloureuses

Nous aurions aimé avoir le même enthousiasme pour Lola et les filles à vendre de Marisol Drouin, qui signe ici un premier recueil après son roman Quai 31 (La Peuplade, 2011) et son récit Je ne sais pas penser ma mort (idem, 2017), mais ce n’est pas le cas. Le sujet de ce livre est de la plus haute importance. Il s’inscrit dans la lignée des revendications des femmes, se met à la remorque d’une voix qui se veut forte et porteuse, transgressive et frontale. En cela, ce livre reste nécessaire. Là où ça marche un peu moins, c’est du point de vue de la poésie elle-même.

Parfois, le ton se fait clinique : « si j’avais été un homme / j’aurais abusé de mes privilèges // je n’aurais fini aucun texte » ; parfois, le ton prend des allures fleur bleue alors que la poète confie : « un texte sans mots / si léger // je l’écris / je pleure // tu le lis / tu pleures // on aurait été comme ça / liés ».

Oublier cette bluette est déjà difficile, mais cerner le projet de Marisol Drouin est tout aussi ardu : « un essai sur la pensée batracienne », dit-elle, « la prochaine fois ce sera ça / un livre sur les mains mères / le porno / les platebandes / et les crottes de chats ». Le porno, elle l’aborde partout dans son recueil par le biais de plusieurs femmes, les Rosie, Katherine, Sophie ou Isabelle, mais surtout dans les deux dernières parties alors qu’elle fait du Josée Yvon, en moins bon, en moins abouti.

Il aurait peut-être mieux valu approfondir cette pensée dérangeante quand elle affirme : « on ne se remet pas de ne pas être morte ». Déployer l’abîme ouvert par cette phrase aurait donné lieu, sans doute, à quelque chose de plus inédit.

Verdunland // Ornithologie /// Lola et les filles à vendre

★★★★ Timothée-William Lapointe et Baron Marc-André Lévesque, Les Éditions de ta mère, Montréal, 2020, 104 pages // ★★★★ M.K. Blais, Le Quartanier « Série QR », Montréal, 2020, 104 pages /// ★★ 1/2  Marisol Drouin, La Peuplade « Poésie », Saguenay, 2020, 112 pages