Réjean Ducharme effeuillé

Monique Jean, Monique Bertrand et Jacinthe Martel reconstituent la bibliothèque de l’écrivain, ouvrage par ouvrage, exactement dans l’état où elles l’ont trouvée après son décès, entre sa table de travail, les étagères de son bureau, les livres entassés sur les bords de fenêtre et dans sa bibliothèque de chevet, ou dispersés dans la maison.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Monique Jean, Monique Bertrand et Jacinthe Martel reconstituent la bibliothèque de l’écrivain, ouvrage par ouvrage, exactement dans l’état où elles l’ont trouvée après son décès, entre sa table de travail, les étagères de son bureau, les livres entassés sur les bords de fenêtre et dans sa bibliothèque de chevet, ou dispersés dans la maison.

Sur sa table de travail, il avait laissé les dictionnaires ouverts, en français, en anglais, en italien. Comme s’il était parti chercher un café et était sur le point de revenir.

C’est ainsi que Monique Bertrand, Monique Jean et Jacinthe Martel ont trouvé le bureau que l’écrivain Réjean Ducharme occupait, dans la maison de la rue Quesnel, peu après sa mort, en 2017. Claire Richard, sa conjointe, était elle-même décédée un an plus tôt. Et depuis, Ducharme trouvait le réconfort dans les vers de Baudelaire, raconte Monique Bertrand. « Il se référait toujours à Baudelaire. Pour lui, les textes de Baudelaire étaient des textes fondamentaux. Il disait qu’il n’y avait pas de mots assez beaux pour décrire ces sentiments qu’il avait après le décès de Claire », dit-elle.

Aujourd’hui, les trois femmes signent l’inventaire descriptif de la bibliothèque de Réjean Ducharme, qu’elles reconstituent, ouvrage par ouvrage, exactement dans l’état où elles l’ont trouvée à cette époque, entre sa table de travail, les étagères de son bureau, les livres entassés sur les bords de fenêtre et dans sa bibliothèque de chevet, ou dispersés dans la maison. Le tout est publié sous le titre A1.1 La bibliothèque de Réjean Ducharme, chez Nota Bene.

Ce sont 1800 livres et disques annotés, dédicacés ou découpés, aux couvertures usées ou déchirées, qui y sont répertoriés. Conservés au fil des ans ou téléchargés dans l’ordinateur, ils témoignent de la culture et de la curiosité de l’écrivain aux intérêts éclatés, toujours ouvert sur l’extérieur, malgré son souhait absolu de rester loin des projecteurs publics.

« C’est comme si on entrait dans sa tête », dit Monique Bertrand.

En exergue de l’introduction du livre, on retrouve cette citation du roman Les enfantômes de Ducharme. « Elle aimait les livres comme si c’était du monde. »

Autodidacte, l’écrivain, qui avait fait une 12e année, avait des goûts éclectiques. Culture, philosophie, langue, flore, politique se retrouvaient pêle-mêle sur les rayons, où Céline côtoie Marie-Claire Blais, Freud, Camus, Émile Nelligan et Lucien Francœur. Réjean Ducharme n’y conservait par ailleurs aucune de ses propres œuvres.

« J’ai constaté comment lire, vivre et écrire étaient intimement liés chez lui », dit Monique Bertrand. Elle et Monique Jean ont toutes les deux bien connu Réjean Ducharme, dont elles ont été les voisines durant plusieurs années. Dans un avant-propos au livre, Monique Bertrand raconte un peu ces années de voisinage, les chats de Réjean et Claire, Ali et Baba, et leur chien Blaze. « Claire Richard, qui était comédienne, faisait la lecture quotidiennement à Ducharme. C’est une habitude qu’ils avaient prise depuis longtemps. Je sais qu’elle lui avait lu les Mille et une nuits. »

Endossant son alias Roch Plante, Réjean Ducharme allait aussi à l’atelier, bricoler un de ces Trophoux, ces collages et montages d’objets souvent trouvés dans la rue, dont il faisait des sculptures. Dans certains livres, comme dans Le crépuscule des dieux, de Richard Wagner, Réjean Ducharme« a découpé des lettres  pour les titres de ses Trophoux », lit-on dans cet inventaire.

Un artisan

« Il se sert de tout, il fait feu de tout bois, de toutes matières. Autrement dit, sa créativité le dirige là ou il le veut, dans une grande liberté, une totale liberté », raconte Monique Bertrand.

La bibliothèque de Réjean Ducharme en celle d’un « artisan » plutôt que celle d’un « intellectuel lettré mondain », écrit-elle d’ailleurs.

« Son bureau et sa bibliothèque contenaient énormément de traces de vie, comme si la matière inorganique, inanimée des bouquins devenait extrêmement vivante chez lui. Il a laissé des traces, sur les couvertures des livres où il a déposé sa tasse de café, il y avait plein d’objets sur les tablettes […] Quand on parcourt sa bibliothèque, on marche dans ses pas, dans ses traces. »

Le livre s’adresse aux chercheurs et aux amateurs. Mais en 2022, le Musée des civilisations de Québec prévoit de reconstituer l’ensemble du bureau et de l’atelier de Réjean Ducharme à l’identique, bibliothèque comprise, pour permettre au public de le visiter.

Entre autres trésors, on trouve griffonnée, sur une page déchirée du livre Rimbaud et la Commune, de Pierre Gasca, la lettre que La Toune écrit à André et à Nicole, à la toute fin de son roman L’hiver de force.

Et sur la page de garde du livre Vivre ! Vivre ! de Marie-Claire Blais, on trouve aussi la dédicace de Blais, qui était elle aussi une jeune autrice en 1969, et qui offre à Ducharme de le présenter à un éditeur new-yorkais.

A1.1 La bibliothèque de Réjean Ducharme

Jacinthe Martel, Monique Bertrand et Monique Jean, Nota Bene, Montréal, 2020, 306 pages