Au pays des contes de Ferron

Ferron use de sa parfaite connaissance des lettres françaises comme d’un levier pour élever son travail de déchiffrage de la réalité des siens.
Photo: Jules Rochon Ministère du Conseil exécutif Ferron use de sa parfaite connaissance des lettres françaises comme d’un levier pour élever son travail de déchiffrage de la réalité des siens.

Au pays des contes de Jacques Ferron, le lecteur avance pas à pas, d’un univers à l’autre, avec la certitude acquise en chemin qu’il agrandit le sien. Les Contes de Ferron ne sont pas lus et relus pour rien depuis si longtemps.

À l’occasion de leur soixantième anniversaire, les éditions Hurtubise ont eu l’idée de proposer, en marge de leur programme d’édition habituel, un choix parmi les contes de Ferron. Quatorze contes ont été sélectionnés à cette fin par le fils de l’écrivain, lequel doit son prénom de Jean-Olivier à la passion immodérée qu’éprouvait son père pour le patriote Chénier. L’éditeur a jugé bon d’accompagner ce choix de dessins de Marc Séguin, lequel signale, dans un court texte, qu’il aurait été bien incapable d’illustrer les contes au sens strict, « parce que tout y est déjà ».

Le lecteur plonge, à travers ce choix, dans les univers dont est imprégnée toute l’œuvre de Ferron : la Gaspésie, la banlieue de Montréal, la médecine, la folie, l’enfer, la mythologie. L’ensemble des contes est tissé par un imaginaire éblouissant, bordé par un humour et un sens de la tragédie sans pareil.

« Avec L’amélanchier, les Contes constituent son plus grand livre », un sommet de la littérature québécoise, affirme Marcel Olscamp, le biographe de ce médecin polygraphe.

Un sommet

« L’écriture de Ferron repose sur trois siècles de littérature française », affirmait Pierre Vadeboncœur. Les deux écrivains avaient fréquenté, en même temps à Montréal, le collège Brébeuf, une institution des Jésuites où la culture française régnait comme un grand soleil éblouissant, laissant dans l’ombre à peu près tout le reste, à commencer par la culture du pays des érables.

« Ferron a lu les poètes du XVIIIe siècle. Il a lu, en fait, tous les classiques », explique en entrevue Marcel Olscamp. Il lit en particulier Paul Valéry, Saint-Simon, Madame de Sévigné, les historiettes de Tallement des Réaux. Cependant, son fonds culturel premier, Ferron l’avait acquis au pays d’une enfance passée à Louiseville. Elle venait de l’oralité, de ces histoires que racontaient entre eux les gens, ses oncles et ses tantes, de même que ses parents.

Ferron a absorbé la littérature française pour mieux fonder la sienne, entrevue d’abord de loin en loin, à travers les herbes folles de l’oralité où a poussé, en tous sens, ce monde populaire québécois qui le fascine tant. Ferron use de sa parfaite connaissance des lettres françaises comme d’un levier pour élever son travail de déchiffrage de la réalité des siens, hissant son écriture jusqu’à ce sommet que constituent ses contes. Ferron y remonte le courant du monde qu’il entrevoit pour parvenir à l’enchanter, à le recréer sous un soleil nouveau.

« Ferron avait absorbé la littérature classique et l’avait mise par-derrière lui, pour mieux revenir aux sources québécoises », entre autres à travers la rédaction de contes, résume Marcel Olscamp, lesquels paraissent d’abord pour la plupart dans une revue professionnelle, L’information médicale et paramédicale. Dans ce genre fort ancien qu’est le conte, Ferron brillait, parfaitement à l’aise, donnant la pleine mesure de son écriture.

Une dimension nouvelle

En plus de ses pièces de théâtre, Ferron avait donné à publier aux Éditions d’Orphée, dirigées par le remarquable typographe qu’était André Goulet, deux recueils à la matière originale et sans égale : ses Contes du pays incertain (1962) et ses Contes anglais (1964). Il fondit, peu après, ces deux livres en un seul, qu’il augmenta de quelques inédits. La maison HMH de Claude Hurtubise les publia. C’était en 1968. Ils n’ont cessé depuis de reparaître.

Par ses contes, Ferron a l’ambition, au fond, de donner une dimension nouvelle à la littérature de son pays. Encore adolescent, il estime bien mièvre cette littérature du terroir que l’on déverse à satiété sur sa société, à grand renfort de paysanneries frelatées dans le seul but d’affirmer ce conservatisme étouffant dont profitent l’Église et les commettants de pouvoirs très provinciaux.

« À 18 ou 19 ans, explique Olscamp en entrevue au Devoir, Ferron se moque déjà des Rapaillages de Lionel Groulx. Il fait de Groulx sa tête de Turc préférée. » Mais c’est bien dans cette même campagne où Groulx prétendait tremper ses idées que Ferron trouve, du moins pour une bonne partie, la matière de ses contes.

Ferron va plus loin. Il s’appuie volontiers au détour sur la mythologie. « Ulysse, par exemple, il le revisite à travers la campagne ontarienne, dans un village baptisé Ithaque Corner », un îlot de dix maisons regroupées autour d’un forgeron devenu garagiste et dont la femme, Pénélope, continuait de broder comme avant. À quoi bon arrêter de broder ?

Dans un conte très bref intitulé Le chien gris, Ferron traque peut-être, sur les traces d’un loup-garou, la question de l’inceste, si longtemps demeurée un tabou. Le personnage central, le seigneur de Grand-Étang, dispute en tout cas la possession de sa fille Nelly, au milieu d’un univers animalier de mauvais augure. Cet homme, Peter Bezeau, était craint. Quelques terriens et pêcheurs le respectaient, mais « nul ne songeait à l’aimer ». Victor-Lévy Beaulieu, au sujet de ce conte, dit ceci : « Lisez Le chien gris et dites-moi si même Franz Kakfa est allé aussi loin dans l’au-delà de n’importe quelle représentation symbolique. »

Les contes de Ferron sont représentatifs de la culture traditionnelle, mélangée à la mythologie, portés par une écriture remarquable qui nous conduit jusqu’à aujourd’hui. « C’est ce qu’il a fait de plus riche, avec L’amélanchier », souligne Marcel Olscamp. « Si un livre doit être envisagé comme un grand classique de la littérature québécoise, ce sont les Contes de Ferron », souligne-t-il. Une édition revue de tous les contes doit paraître au cours des prochains mois, en format de poche, de même qu’une réédition du Fils du notaire, la riche biographie que Marcel Olscamp a consacrée à l’auteur du Ciel de Québec.

« Jacques Ferron vivait et écrivait de l’autre côté du miroir, maître d’un équipage mesurant le temps et rappelant le destin comme il est dit dans Le pont », un de ses contes, « pour que les choses cessent d’être incertaines, désameutant la nuit et appelant la scintillance du possible », résume Victor-Lévy Beaulieu dans un texte qu’il avait consacré à ce livre tout à fait hors du commun.

Contes (choix de textes)

Jacques Ferron, illustrations de Marc Séguin, Hurtubise, Montréal, 2020, 157 pages