«Pandémie»: celle-là et les prochaines…

Ce monde débordant de riches et d’étonnantes diversités culturelles s’avère en même temps uni et tricoté très serré, pour le meilleur et pour le pire. Les maladies, dont celles causées par la destruction des habitats naturels des animaux sauvages, l’urbanisation galopante, les élevages industriels et les changements climatiques se répandent maintenant dans le village global à la vitesse d’une otite dans une garderie.
Photo: Vladimir Simicek Agence France-Presse Ce monde débordant de riches et d’étonnantes diversités culturelles s’avère en même temps uni et tricoté très serré, pour le meilleur et pour le pire. Les maladies, dont celles causées par la destruction des habitats naturels des animaux sauvages, l’urbanisation galopante, les élevages industriels et les changements climatiques se répandent maintenant dans le village global à la vitesse d’une otite dans une garderie.

Il y a une dizaine d’années, par une journée pluvieuse et fraîche, la journaliste scientifique américaine Sonia Shah est arrivée dans un marché humide de Guangzhou (l’ancienne Canton), dans le sud de la Chine, là où est né le virus du SRAS en 2003, disparu après environ 8000 infections et 775 morts. Le mal s’était propagé des chauves-souris à d’autres animaux en cage, des blaireaux, des civettes, des serpents.

« En tournant le coin, c’est l’odeur qui a d’abord frappé : piquante, musquée et humide », écrit la reporter dès les premières pages de son livre Pandémie, traduit et lancé par la maison québécoise Écosociété. « Les animaux en vente libre, capturés d’aussi loin que le Myanmar ou la Thaïlande, vivant séparés en forêt étaient rassemblés respirant, urinant, déféquant et mangeant les uns à côté des autres », raconte-t-elle en concluant que la scène montrait « pourquoi le SRAS avait commencé là ». De même du nouveau coronavirus.

À un étal, Mme Shah s’est fait proposer l’achat d’un cobra « sifflant frénétiquement ». Les vendeurs ont demandé combien de personnes elle pensait pouvoir nourrir avec ce grand et gros mets affriolant. Une vendeuse a aussi posé une taraudante question : était-ce vrai qu’aux États-Unis les gens mangeaient des dindes ? « Pour elle, c’était moi qui avais d’étranges habitudes alimentaires », rappelle l’essayiste.

Ce monde débordant de riches et d’étonnantes diversités culturelles s’avère en même temps uni et tricoté très serré, pour le meilleur et pour le pire. Les maladies, dont celles causées par la destruction des habitats naturels des animaux sauvages, l’urbanisation galopante, les élevages industriels et les changements climatiques se répandent maintenant dans le village global à la vitesse d’une otite dans une garderie.

La fatalité d’une pandémie comme celle qui bloque l’humanité depuis des mois n’avait donc rien d’imprévisible, au contraire. Les épidémiologistes du monde craignent l’éclosion létale mondiale depuis longtemps. Dans son livre paru en anglais en 2016, Sonia Shah cite une enquête menée dix ans plus tôt par un épidémiologiste établissant que 90 % de ses collègues pensaient qu’une pandémie rendant malades un milliard d’humains, en tuant 165 millions et déclenchant une récession coûtant 3000 milliards se produirait dans les deux prochaines générations.

« Comment se surprendre quand l’événement annoncé et redouté arrive ? » demande Mme Shah en entrevue, elle-même Cassandre des laboratoires avec sa synthèse prémonitoire. « Je savais qu’une pandémie allait se produire pendant cette génération ou la suivante. Mais le fait qu’elle se produise aussi rapidement après la rédaction du livre, franchement, je ne m’y attendais pas. Le processus par lequel les microbes se transforment en agents pathogènes pour les humains est bien connu. Nous savons aussi que nos actions augmentent les risques que ces contagions se produisent. Quand on lance les dés de plus en plus souvent, on finit par tomber sur le numéro malchanceux. »

Une longue histoire

Mme Shah a écrit auparavant des essais sur les migrants, le féminisme asiatique, les cobayes humains (toujours des pauvres) pour tester de nouveaux médicaments, une histoire du pétrole et la malaria. Elle a été témoin de l’éclosion de choléra à Haïti après le tremblement de terre en 2010, une première pour cette maladie dans l’hémisphère nord depuis un siècle. Les éclosions récentes de virus de la grippe aviaire l’ont finalement convaincue d’étudier à fond le sujet en s’intéressant à l’histoire des connaissances et des réactions aux pandémies.

« Les pathogènes sont très efficaces, dit-elle. Il a fallu longtemps, mais nous avons appris à lutter contre le choléra ou la peste, par exemple en fournissant massivement et à fort prix de l’eau propre. On apprend, mais lentement. »

Une pandémie seule peut être gérable. Une pandémie introduite dans un système aussi instable devient un problème encore plus difficile à régler.

Elle ajoute que la catastrophe mondiale actuelle va peut-être pousser à réévaluer l’analyse coût-avantage qui penchait largement en faveur de la mondialisation. « Les coûts gigantesques du coronavirus nous forcent à revoir les compromis consentis. On a longtemps combattu les infections en minimisant le problème en se disantque des doses d’antibiotique à 20 $ suffisaient pour s’en débarrasser. On se retrouve maintenant avec une facture de milliers de milliards. »

L’espoir porté vers les solutions technopharmaceutiques (un vaccin !) comme la négligence des leçons fournies par les sciences plus ou moins sociales la laissent donc perplexe. « On ne peut pas se défaire de ces dangers simplement en prenant une pilule ou une injection. On sait depuis longtemps que la pauvreté, l’accès universel à des soins médicaux gratuits, l’aménagement du territoire, des villes et des maisons, la qualité de l’environnement, de l’air ou de l’eau, l’agriculture industrielle ou les rapports aux animaux jouent un rôle crucial quand il s’agit d’améliorer la santé et de lutter contre les maladies. »

Je et nous autres

Le livre propose un genre narratif entremêlant les informations factuelles ou personnelles. Mme Shah parle au « je » avec une volonté assumée de renforcer l’effet de proximité. Les faits restent des faits, car les vérifications d’usage sont respectées. Ils sont toutefois présentés avec le point de vue de la reporter qui finit par accoucher d’une sorte de forme de journalisme hybride empruntant au récit littéraire.

« J’essaie de combiner mon histoire personnelle à des reportages scientifiques originaux, dit-elle pour résumer son travail. Je m’intéresse aussi aux points de collision entre la science et la politique. Je cherche toujours à comprendre la cause des inégalités dans le monde et à l’intérieur des sociétés. Les maladies contagieuses s’avèrent de puissants révélateurs de ces conditions inégales. En incluant des considérations personnelles, j’ai l’impression de taper sur l’épaule du lecteur pour lui dire de prêter attention aux réalités importantes dont je vais lui parler. Je ne présente pas froidement des faits. Je montre pourquoi ils me touchent et pourquoi ils peuvent toucher tout le monde. »

Dans un passage du livre, elle explique par exemple venir d’une famille jaïniste strictement végétarienne et non violente envers les animaux. Elle n’a mangé de la viande pour la première fois qu’à l’âge adulte et l’idée d’ingérer un cobra, une dinde ou un autre animal ne lui vient donc pas naturellement.

« Nous savons qu’en détruisant l’environnement et l’habitat des animaux sauvages, nous augmentons les risques de pandémie. Pour les réduire, il faut contrôler l’expansion sur les territoires naturels, alors qu’on ne conçoit pas généralement l’aménagement du territoire comme une composante de la santé publique. Comme consommateur, on peut aussi influer sur les causes néfastes, y compris en prenant conscience que certains choix déstructurent l’environnement à des milliers de kilomètres. »

Certains pathogènes en dormance pourraient s’avérer bien plus délétères et tragiques que la COVID-19. Et si un virus encore plus facilement transmissible émergeait dans un marché humide de Guangzhou ou d’ailleurs ? Et s’il tuait dans l’heure ou la journée la personne infectée après d’atroces souffrances ? Et s’il s’attaquait vite et mortellement aux enfants ?

« Nous faisons aussi face à plusieurs crises en même temps, chacune rendant l’autre pire encore », note Sonia Shah, moins prophète de malheur que résolue à répéter qu’il faut se préparer à détecter les multiples dangers pour y faire face. « La pandémie se superpose à la montée d’idéologies qui nient les conclusions scientifiques. La crise climatique rajoute une autre couche de problèmes fondamentaux bien visibles avec les ouragans et les incendies. Une pandémie seule peut être gérable. Une pandémie introduite dans un système aussi instable devient un problème encore plus difficile à régler. »

Pandémie

Sonia Shah, traduit de l’anglais par Michel Durand, Écosociété, Saint-Laurent, 2020, 328 pages