Fanny Britt, vague à l’âme

«J’ai un rapport complètement amoureux au sucre. Pour moi, le sucre est relié à l’enfance, au réconfort, mais aussi à l’idée de la permission. Le sucre ne sert à rien d’autre
qu’à faire plaisir. Il n’a aucune valeur nutritive; on l’offre en récompense, on se le permet — en anglais, on dit «indulge». En tant que tel, c’est déjà problématique d’en vouloir.»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «J’ai un rapport complètement amoureux au sucre. Pour moi, le sucre est relié à l’enfance, au réconfort, mais aussi à l’idée de la permission. Le sucre ne sert à rien d’autre qu’à faire plaisir. Il n’a aucune valeur nutritive; on l’offre en récompense, on se le permet — en anglais, on dit «indulge». En tant que tel, c’est déjà problématique d’en vouloir.»

Lors d’un séjour à Martha’s Vineyard, en 2016, avec sa famille et des amis, Fanny Britt (Jane, le renard et moi, illustrations d’Isabelle Arsenault, La Pastèque, 2012) observe anxieusement son chum faire du boogie board.

« C’était très brumeux ce jour-là, c’était magnifique, se rappelle-t-elle. Puis j’ai eu une vision : et s’il fonçait dans quelqu’un ? Et si notre destin allait être pour toujours lié à cette personne-là ? Je suis obsédée par le petit événement qui devient déterminant dans une vie, dans le bon comme dans le tragique. Le soir même je me suis dit : je pense que c’est le début du prochain roman. Tout le rapport à l’eau s’est fait tout seul. Je n’arrêtais pas d’avoir des images de montée des eaux. »

D’ailleurs, les métaphores marines ne sont pas sans évoquer l’univers de Virginia Woolf : « C’est sûr que Virginia Woolf est une énorme influence pour moi, et particulièrement dans ce projet-là. Pendant l’écriture, je suis retournée dans ses premiers livres, La traversée des apparences et, évidemment, La promenade au phare, en version audio en anglais. C’est tellement beau et parfait, cette écriture-là ! »

« Pendant un temps, j’ai été beaucoup influencée par la fiction américaine, qui va droit au but, qui veut exprimer l’universel à travers l’anecdote. J’adore ça, mais ma nature a aussi un côté torrent de mots, un peu sentimental. J’étais un peu gênée par cet aspect-là de moi que je trouvais un peu trop fleuri, ornementé. J’aspirais à une forme de minimalisme. En réécoutant Virginia Woolf, je me suis donné la permission de faire les deux, de traiter l’anecdote et d’explorer le stream of consciousness. »

Lame de fond

Quatre ans après l’incident sur la côte est et cinq ans après son premier roman, Les maisons (Cheval d’août), Fanny Britt fait paraître Faire les sucres, où un couple de bourgeois blanc se délite après un accident de surf impliquant une Afro-Américaine, fille et petite-fille de fabricants de caramels salés.

Dès lors, Adam, chef cuisinier et vedette de la télé, se laisse couler à pic. Refusant de se laisser emporter avec lui, Marion, qui s’apprête à fêter ses 40 ans, veut faire éclater l’image de perfection qu’on se fait d’elle. La colère de cette femme, qui n’a jamais voulu avoir d’enfant, s’exprimera à travers un mot de trop lancé sèchement, un rendez-vous raté volontairement, des gestes qu’elle s’est longtemps interdits et dont elle se délecte. À travers Marion, Tessa, héroïne du précédent roman, se rappelle à notre bon souvenir.

« Pour moi, Marion est un peu le miroir agrandissant, et un peu tordu, de Tessa, qui a embrassé la famille, la maternité. On sait qu’elle y trouve une identité qui lui est propre malgré ses zones d’ombre et ses questionnements ; sa colère est beaucoup liée à son deuil, à sa douleur. La colère de Tessa est tournée contre elle-même, celle de Marion, contre le monde. Je me rends compte que je ne suis pas capable de faire des héroïnes féminines qui ne sont pas en tabarnak ! D’une manière ou d’une autre, elles finissent par être en crisse contre quelque chose. Je dois assumer que ça vient de moi. »

Quant à Celia, moins nantie, elle fait dignement face aux conséquences malheureuses provoquées par l’insouciance d’Adam. Outre la colère des femmes, c’est la colère du peuple noir qui s’exprime à travers elle. De tous les personnages, Celia est sans doute celle qui a le regard le plus lucide sur la société dominée par les hommes blancs.

« Celia est aussi la conscience de la vague qui s’en vient, de la génération qui pousse sur ces systèmes-là, qui voit que ça n’a aucun sens et qui ose le dire. Celia incarne cette force-là que je vois chez les femmes plus jeunes, chez les militants marginalisés. Elle est hors du système dans lequel Adam et Marion évoluent, mais elle en est quand même tributaire. La colère de Celia, c’est le grondement de la justice qui doit être rendue. »

De l’eau à la terre

Revenons à cet homme par qui le malheur arrive. Las des plateaux de télé et des soirées mondaines, Adam fait l’acquisition de l’érablière de la bien nommée famille Sweet. Ce retour à la terre devient en quelque sorte un retour à l’enfance.

« J’ai un rapport complètement amoureux au sucre. Pour moi, le sucre est relié à l’enfance, au réconfort, mais aussi à l’idée de la permission. Le sucre ne sert à rien d’autre qu’à faire plaisir. Il n’a aucune valeur nutritive ; on l’offre en récompense, on se le permet — en anglais, on dit indulge. En tant que tel, c’est déjà problématique d’en vouloir. »

Fascinée par le métier de son père dentiste, Fanny Britt a fait de Marion une dentiste de profession, opposant ainsi le plaisir du sucre aux dégâts qu’il cause. Sans dire un mot, Marion renvoie à Adam son égoïsme, ses désirs puérils.

« Pour arriver à écrire un personnage, il faut éprouver de l’empathie pour lui. Adam, qui a perdu le pouvoir de rêver, de s’émerveiller pour correspondre à l’idéal de l’homme qui a du succès, a un vrai désir de simplicité, de revenir à sa nature d’enfant. Jusqu’à sa rencontre avec les Sweet, Adam a quelque chose de l’exploitant, incapable d’être en relation avec les autres sans les exploiter. C’est le problème de la classe privilégiée : on a de la difficulté à être en lien avec les autres de manière désintéressée. C’est lui et ce qu’il représente qui sont responsables de tout ce qui se brise. »

Tandis qu’Adam s’enlise dans son marasme, Fanny Britt illustre que le patriarcat pèse aussi sur les hommes. Bien qu’ils soient bénéficiaires de ce système, l’autrice croit que les hommes sont de plus en plus nombreux à comprendre la colère des femmes face au patriarcat.

« Mon espoir, c’est que les hommes commencent à voir cette colère-là comme quelque chose de sain. D’ailleurs, cette colère est en train d’atteindre son point d’ébullition… ce qui est quand même chouette. Heureusement, autour de moi, il y a plusieurs hommes qui la voient comme ça, ce qui me donne espoir. J’ai l’impression que mes fils n’ont pas la même notion de ce que veut dire la colère féminine que les gars des générations précédentes. Je ne veux toutefois pas me faire d’illusions sur ce que je vis dans ma bulle », conclut Fanny Britt.

Malgré son titre, le deuxième roman de Fanny Britt n’a rien de mièvre. Bien au contraire. Derrière les effluves de caramels salés et de sirop d’érable, l’autrice se livre à une corrosive radiologie de la société nord-américaine, soulignant au passage, non sans poésie ni quelques accents mythiques, le douloureux décalage entre l’Amérique noire et l’Amérique blanche, la classe ouvrière et la bourgeoisie, la condition féminine et la condition masculine. Bien que porté par la sourde colère des femmes à l’endroit des systèmes dominants, Faire les sucres n’emprunte jamais un ton militant ni revanchard pas plus qu’il ne sombre dans le manichéisme. Évoquant par sa finesse d’analyse, sa plume fluide et la puissance de ses images l’oeuvre de Virginia Woolf, le roman nous emporte irrésistiblement dans les courants de pensée des personnages, qui se dévoilent dans toute leur vulnérabilité et leur complexité. Leur humanité, en somme. En résulte le bouleversant récit d’une condition humaine annonciatrice de changements sociaux.

Extrait de «Faire les sucres»

Le jour où il a failli mourir, Adam Dumont n’est pas mort, mais il a démoli le genou d’une fille de dix-neuf ans qu’il ne connaissait pas et qui s’appelait Celia Smith et qui avait un oeil noisette et l’autre moucheté de gris, comme une tempête marine peinte à l’acrylique. Marion lui dirait plus tard que ce phénomène avait un nom, hétérochromie. Adam oublierait le terme, mais le regard de Celia Smith, jamais.

Faire les sucres

★★★★

Fanny Britt, Cheval d’août, Montréal, 2020, 304 pages