«Chérie»: l’autre

Photo: Tête première, Photomontage Le Devoir

« Miroir, miroir, dis-moi qui est la plus belle. Moi, ou celle qui est venue avant ? » demande la narratrice de Chérie, premier roman de Cynthia Massé. Étudiante en lettres habitant Montréal, elle vit depuis peu une liaison avec un mécanicien de Sorel-Tracy rencontré lors d’une soirée de jeux de société chez son frère.

Or, comme le prouve le décor trop féminin de sa maison, cet homme a le cœur ailleurs. Il ne s’est toujours pas remis du départ d’Isa, l’autre femme, la première, celle dont le parfum — Miss Dior Chérie — imprègne encore les lieux. « Il y a si peu de distance entre nos cœurs, et pourtant, ils ne communiquent pas. »

N’osant questionner son frère sur son amant, la narratrice mène sa propre enquête : « À la recherche de réponses, je découpe tes propos au scalpel. » Telle l’épouse de Barbe bleue, elle ose pousser la mystérieuse porte afin d’y découvrir ce qu’il lui cache.

Découpé en fragments, dont chaque titre, à l’instar de celui du roman, débute par la lettre C (comme le prénom de l’autrice et de la narratrice), Chérie relate une histoire d’amour à sens unique qui vire à l’obsession. Non envers l’être aimé, mais envers la disparue.

Au fil de ce récit fracturé, adapté de son mémoire de maîtrise, Cynthia Massé dépeint avec une impitoyable lucidité la compétition entre femmes. Une compétition si prenante qu’elle empêche la narratrice d’éprouver la moindre empathie envers son amant. Pis encore, cet homme, distant et peu bavard, devient objet littéraire entre les mains de l’aspirante romancière.

« Malmène-moi de façon poétique, s’il te plaît ; je n’en tirerai pas grand-chose à part l’inspiration », dit-elle tandis qu’elle le vampirise sans vergogne. Ce faisant, elle ponctue ses propos de paroles de chansons de Taylor Swift telle une adolescente peu inspirée, sans oublier de saluer ses futurs pairs, dont Maude Veilleux et Daphné B, telle une étudiante appliquée.

S’amusant à plonger cruellement son alter ego dans un délire morbide au gré d’une idylle bête à pleurer — l’humour est très noir chez la Soreloise —, Cynthia Massé livre un roman ludique où elle écorche tendrement le processus de création et le milieu littéraire sans elle-même s’épargner.

Chérie

★★★

Cynthia Massé, Tête première, Montréal, 2020, 162 pages