Anaïs Nin, un poulet, des robots et toute la froideur du monde

Avec «Anaïs Nin. Sur la mer des mensonges», la bédéiste Léonie Bischoff nous offre un lever de voile sur la vie, réelle et un tantinet (c’est un euphémisme) romancée, de l’écrivaine francoaméricanocubaine en s’intéressant particulièrement à la portion consacrée au début des années 1930 de son «Journal de l’amour», bien évidemment dans sa version non censurée.
Photo: Casterman Avec «Anaïs Nin. Sur la mer des mensonges», la bédéiste Léonie Bischoff nous offre un lever de voile sur la vie, réelle et un tantinet (c’est un euphémisme) romancée, de l’écrivaine francoaméricanocubaine en s’intéressant particulièrement à la portion consacrée au début des années 1930 de son «Journal de l’amour», bien évidemment dans sa version non censurée.

Pour cette incursion dans le monde du roman graphique et de la bédé, nous commencerons par entrer dans l’imaginaire radicalement affranchi de son époque de l’écrivaine Anaïs Nin qui, en banlieue de Paris, découvre qu’absolument rien ne peut l’empêcher d’être ce qu’elle est, pour ensuite aller vérifier, avec Pour réussir un poulet, s’il est possible de transcrire une pièce de théâtre en roman graphique. Nous nous intéresserons à ces personnes qui ont mis en scène leur propre suicide pour, enfin, terminer cette balade sur la lointaine planète Far Out, là où les robots jouent encore aux cowboys.

Un journal très intime

Avec Anaïs Nin. Sur la mer des mensonges, la bédéiste suisse Léonie Bischoff nous offre un lever de voile sur la vie, réelle et un tantinet (c’est un euphémisme) romancée, de l’écrivaine franco-américano-cubaine en s’intéressant particulièrement à la portion consacrée au début des années 1930 de son Journal de l’amour, bien évidemment dans sa version non censurée. Nous suivons donc les tribulations amoureuses (physique ou pas) de Nin, particulièrement avec l’auteur américain Henry Miller, mais aussi avec d’autres hommes (et au moins une femme) dans son giron.

Le dessin, magnifique, sensuel et aéré, laisse tout l’espace à une narration claire et inspirée qui semble être en phase avec ce que nous connaissons de Nin : une femme intelligente et sensible qui vit avec une fracture profonde et mal guérie en son intérieur, provoquée par une relation trouble avec un père à la fois autoritaire et absent. Une approche rafraîchissante et bien réussie.

Photo: Casterman Une planche de «Anaïs Nin. Sur la mer des mensonges»

Ça prend du poulet bio !

Cette réponse, rhétorique, à ce que ça prend pour réussir un poulet, on l’apprend dès le début de cette excellente adaptation de la pièce du même titre, créée à La Licorne en 2014, dont le texte est signé par Fabien Cloutier et adapté, ici, par le bédéiste Paul Bordeleau. On suit donc les tribulations de Carl et Steven, deux petits malfrats que le grossier Mario Vaillancourt, propriétaire d’un minable centre commercial, entraîne dans ses combines foireuses. Lire, ici, le trafic d’huîtres en provenance de Moncton. Évidemment que ça ne finit pas bien…

Ce qui était important, c’était de conserver ce néo-joual que nous retrouvons dans l’écriture de Cloutier. Parce que c’est là que ça se passe : la musique de la langue parlée par les personnages rend cette triste histoire plus supportable, presque poétique. Et ça, Bordeleau le réussit très bien ! Ajoutons un dessin dur, en noir, blanc et bleu, et nous nous retrouvons dans toute la froideur d’un monde où être sensible signifie se faire manger la laine sur le dos. À lire à voix haute !

Photo: La Pastèque Une planche de «Pour réussir un poulet», excellente adaptation de la pièce du même titre, créée à La Licorne en 2014, dont le texte est signé par Fabien Cloutier et adapté, ici, par le bédéiste Paul Bordeleau.

Le dernier acte

Restons dans l’esprit de la mise en scène puisque c’est ce dont il est question dans Vous avez détruit la beauté du monde, un genre d’hybride entre la recherche universitaire et le roman graphique, cosigné par le bédéiste Christian Quesnel, ainsi qu’Isabelle Perreault, André Cellard et Patrice Corriveau (trois chercheurs de l’Université d’Ottawa). Pour cette bédé coup-de-poing, les auteurs sont allés fouiller dans une base de données de plus de 20 000 cas de suicide recensés dans les archives du coroner depuis 1763. L’idée derrière tout ça ? S’intéresser aux gens qui, avant de passer à l’acte final, ont mis en scène, minutieusement dans certains cas, leur propre départ. Pour eux, ou pour les autres.

Ce qui rend, ici, la chose supportable, c’est le dessin de Quesnel, à mille lieues des photos surexposées prises par la police dans le cadre de ces malheureuses découvertes. Cela ne nous aide pas à mieux comprendre l’insaisissable, mais cette bédé nous permet de mieux ressentir à quel point il y a, parfois, une triste détermination derrière ces gestes radicaux.

Photo: Moëlle Graphique Une planche de «Vous avez détruit la beauté du monde», un genre d’hybride entre la recherche universitaire et le roman graphique.

La bonne, la brute et le robot

Situé quelque part entre le western et la série de jeux vidéo Fallout (à la sauce robotique extraterrestre), le troisième tome de la série Far Out, de Gautier Langevin et Olivier Carpentier, était très attendu. Nous retrouvons donc cette planète lointaine, peuplée de robots qui croient vivre dans un western, avec tous les clichés inhérents au genre. C’est dans ce joyeux fouillis que débarque Valentine, une ingénieure humaine ayant dû quitter la Terre pour échapper à la guerre, alors qu’elle retrouve un vieil ami qui lui servira de guide. Saura-t-elle tirer son épingle du jeu dans cet environnement hostile ?

Évidemment, on ne réinvente pas le genre ici, malgré une prémisse fort intéressante établie dans le premier tome, celle de ses robots décalés tout droit sortis d’un épisode bouteille de la série originale de Star Trek. La narration, engageante, et le dessin, qui n’aurait pas détonné dans un vieux numéro de Heavy Metal, nous permettent de renouer avec bonheur avec deux genres qui, une fois mélangés, ouvrent la porte à un univers riche qui mérite d’être exploré, peu importe l’âge qu’on a.

Photo: Front Froid Situé quelque part entre le western et la série de jeux vidéo Fallout (à la sauce robotique extraterrestre), le troisième tome de la série Far Out, de Gautier Langevin et Olivier Carpentier, était très attendu.

Anaïs Nin. Sur la mer des mensonges // Pour réussir un poulet /// Vous avez détruit la beauté du monde. Le suicide scénarisé au Québec depuis 1763 //// Far Out, tome 3

★★★★ Léonie Bischoff, Casterman, Paris, 2020, 192 pages // ★★★ 1/2 Fabien Cloutier et Paul Bordeleau, La Pastèque, Montréal, 2020, 130 pages /// ★★★  Isabelle Perreault, André Cellard, Patrice Corriveau et Christian Quesnel, Moelle Graphique, Montréal, 2020, 72 pages //// ★★★ Gautier Langevin et Olivier Carpentier, Front froid, Montréal, 2020, 96 pages