Catherine Leroux, que doit-on à nos enfants?

En dépit de la précarité, le roman de Catherine Leroux est empreint d’espoir, de lumière et de bonté, et ouvre la porte à une forme de réparation entre les générations.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir En dépit de la précarité, le roman de Catherine Leroux est empreint d’espoir, de lumière et de bonté, et ouvre la porte à une forme de réparation entre les générations.

Il suffit de s’éloigner un peu des grandes artères, à Montréal, de s’aventurer dans les ruelles et les terrains vagues peu fréquentés pour remarquer que même dans cet environnement urbain densément peuplé et bétonné, la nature trouve son chemin. Dans les interstices de trottoirs, sur les terrains de maisons abandonnées, aux abords extérieurs des grillages, la végétation pousse avec une exubérance majestueuse.

Cette beauté et cette résilience, l’écrivaine Catherine Leroux les a remarquées dans son quartier. Au même moment, à plus grande échelle, le phénomène se déployait ailleurs, fougueux et entêté. Dans le documentaire Détroit ville sauvage, de Florent Tillon, elle a fait la connaissance d’une ville dévastée en pleine renaissance, de vastes prairies traversées par des faucons et des coyotes, d’agriculteurs amateurs récoltant leur pitance à travers les décombres, transformant les ruines en terres fécondes.

L’avenir, son quatrième roman, prend vie dans une version imaginée de ce Detroit, une ville qui a connu toutes les fins du monde, toujours francophone, empreinte de désolation et de violence, mais bercée de bienveillance, de liberté et de persistance.

« J’étais fascinée par Detroit. Je me demandais toutefois comment j’allais assumer d’écrire sur une ville qui n’est pas la mienne, qui a connu son lot de traumatismes économiques, raciaux et collectifs. En imaginant une nouvelle version, j’ai pu déployer mon imagination pour en exploiter l’essence, sans être trop restreinte par les contraintes historiques et socioculturelles. »

Ce choix lui a aussi permis de forger une langue unique, caractéristique de la culture et de l’univers qu’elle a imaginés. « Au début, j’écrivais dans un joual assez proche du mien. Puis, j’ai compris que ça n’avait aucun sens. Si Detroit était restée francophone, les habitants auraient leurs propres mots, tournures de phrases et expressions. Alors, je les ai inventés. »

Un avenir précaire

Catherine Leroux y campe l’histoire de Gloria, une quinquagénaire qui s’installe en étrangère dans la maison à demi morte où ont vécu sa fille — victime d’un meurtre — et ses deux petites-filles, disparues depuis. Déterminée à découvrir la vérité sur le crime qui a anéanti sa famille, elle prend petit à petit la mesure de la profondeur de la déroute qui l’entoure, et de toute la force de ce qui cherche à advenir.

Accueillie par une communauté généreuse et bienveillante, elle s’éprend de la complexité de ce lieu où la nature reprend ses droits, où les hommes se calent au rythme d’une rivière aussi guérisseuse que dévastatrice, où les maisons s’immolent pour mieux revivre, où les enfants abandonnés se créent des royaumes au sommet des arbres, à l’abri de la cruauté et de l’inertie des adultes.

C’est en réfléchissant à la détérioration de la planète et à l’avenir précaire que l’on réservait aux prochaines générations que la romancière a eu l’idée de ces enfants perdus qui — comme ceux du monde imaginaire de Peter Pan — se construisent un univers teinté de réalisme magique et de démesure, où le vol, le danger, la vengeance et l’entraide règnent en maîtres, en réaction constante avec le monde impitoyable dans lequel ils ont été projetés bien malgré eux à la naissance.

« J’ai voulu illustrer le fait que la dégradation de l’environnement est aussi une dégradation sociale. En ne se préoccupant pas de ce que nos enfants et leurs enfants vont subir comme conséquences des décisions prises aujourd’hui, on les trahit et on les abandonne complètement. Je pense qu’une partie de la solution va venir du radicalisme qui naît de ces enfants. Les jeunes sont radicaux, ça fait partie de leur nature, et ils n’ont pas de temps à perdre avec des pétitions et du lobbyisme. Pour répondre à la crise, il ne s’agit plus de demander poliment. Il faut agir. »

Après l’apocalypse

Pour ses orphelins de l’amour, la petite communauté de Fort Détroit offre une bouffée d’oxygène, alors qu’elle leur prodigue soins, nourriture et soutien en acceptant leurs affronts, sans jamais s’immiscer dans les règles et la hiérarchie qui leur permettent de fonctionner, de survivre et de s’épanouir.

« On entend souvent, au sujet des millénariaux, qu’ils répondent à leurs aînés comme s’ils étaient sur un même pied d’égalité. Mais pourquoi seraient-ils béats d’admiration devant les générations précédentes ? Quelles leçons ont-ils à recevoir des gens qui ont saccagé leur monde ? »

En dépit de la souffrance et de l’horreur, en dépit de la précarité, le roman est empreint d’espoir, de lumière et de bonté, et ouvre la porte à une forme de réparation entre les générations.

« Je pense que je suis entrée dans cette lumière parce que je présentais un monde où le mal avait déjà été fait. Tous les personnages sont en deuil de quelque chose. Les enfants ont été négligés, victimes d’abus de toutes sortes. Les résidents ont dû renoncer à leur ville, ont perdu des proches. Je voulais qu’on réfléchisse à ce qu’on fait après l’apocalypse. La douleur est omniprésente dans le livre comme dans nos vies. La question est : qu’est-ce qu’on choisit de faire avec cette douleur ? »

 

L’avenir

Catherine Leroux, Alto, Montréal, 2020, 380 pages