Mathieu Bélisle et le non-déclin de l’empire américain

Au-delà de la pertinence des idées qu’il fouille, c’est sans doute par son style que Mathieu Bélisle se distingue le plus en tant qu’essayiste-écrivain. Intellectuel omnivore, lecteur clairvoyant, cinéphile perspicace, il s’abreuve à toutes les sources.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Au-delà de la pertinence des idées qu’il fouille, c’est sans doute par son style que Mathieu Bélisle se distingue le plus en tant qu’essayiste-écrivain. Intellectuel omnivore, lecteur clairvoyant, cinéphile perspicace, il s’abreuve à toutes les sources.

« L’écueil que j’ai voulu éviter, c’est de faire un livre antiaméricain », précise d’emblée Mathieu Bélisle au sujet de L’empire invisible. Tenter de complètement contrecarrer l’influence de notre voisin sur nos vies — quotidiennes et intellectuelles — relèverait presque, de toute façon, de l’absurde. Plutôt que de les placer au banc des accusés, l’essayiste fait ainsi des États-Unis le fil rouge lui permettant de réfléchir à de nombreux phénomènes — polarisation du débat public, distorsion de la notion de vérité, présentéisme extrême et mouvement #moiaussi — derrière lesquels se terre un empire en métamorphose, qui serait parvenu à « invisibiliser » son emprise.

Empire en métamorphose, donc ? Trump n’est-il pas pourtant l’extraordinaire preuve que cet empire est carrément en déclin ? « Trump a renforcé cette impression de décadence, parce que Trump, à bien des égards, est un être décadent, mais Trump, c’est plus le spectacle d’un déclin qu’un déclin réel, répond Mathieu Bélisle en entrevue. L’offensive est d’une autre nature maintenant. Le soft power dont les États-Unis rêvaient, eh bien… Google, Facebook et tous les autres donnent aux États-Unis les moyens d’imposer ce soft power qui nous atteint jusque dans notre intimité. »

« Tout se passe en effet comme si les États-Unis étaient en train de découvrir de nouveaux moyens de dominer, non plus par la force ou la menace de la force […] mais par le pouvoir des images et des discours, des histoires et des rêves qu’ils dispensent, et plus encore, par le pouvoir des innombrables réseaux qu’ils déploient sur le monde comme autant de filets (ou de webs) qui l’enserrent et le retiennent, le nourrissent et le traversent […] », écrit celui qui dépeignait en 2017 un Québec ayant renoncé à ses rêves, pour mieux se vautrer dans son petit confort, dans Bienvenue au pays de la vie ordinaire.

Les États-Unis, « le lieu où s’expriment de manière la plus décomplexée, avec le moins d’arrière-pensées, les forces capitalistes », dit Bélisle, se seraient plus que jamais engagés dans une logique de « destruction créatrice », et opéreraient un constant sacrifice du passé, contribuant à notre engluement dans une sorte de présent perpétuel. Un présent perpétuel qu’exacerberaient les GAFAM, en disposant les êtres à offrir leur force de travail à toute heure du jour (et parfois même de la nuit).

« Avec la pandémie, on dirait que c’est pire : l’horizon arrière et avant se rétrécit à vingt-quatre heures. C’est une situation exceptionnelle, mais aussi le grossissement d’une tendance déjà bien installée, c’est-à-dire cette difficulté à se projeter dans l’avenir. L’empire invisible que je décris, ce n’est pas seulement les États-Unis, c’est quelque chose qui flotte au-dessus de nous tous. Jusqu’où on peut aller dans ce mouvement perpétuel de renouvellement sans qu’à un moment donné, on ne soit plus capable de savoir qui on est, et quel sens on peut donner aux choses ? »

S’il ne s’agissait surtout pas de condamner sans nuance la culture américaine, encore moins les États-Uniens, Mathieu Bélisle regrette néanmoins ce qu’il appelle en entrevue « un rétrécissement des influences que l’on considère en tant que Québécois. Je trouve que, de plus en plus, on est obnubilés, presque essentiellement, par les productions américaines. La culture mondiale ne nous parvient plus beaucoup. On est tous “netflixés”, et quand je regarde un film Netflix italien, esthétiquement, c’est quand même du Netflix. »

L’essayiste funambule

Au-delà de la pertinence des idées qu’il fouille, c’est sans doute par son style que Mathieu Bélisle se distingue le plus en tant qu’essayiste-écrivain. Intellectuel omnivore, lecteur clairvoyant, cinéphile perspicace, le professeur de littérature au Collège Jean-de-Brébeuf s’abreuve à toutes les sources (de la culture la plus savante à la plus populaire), s’autorise à citer saint Paul dans la page de gauche et Quentin Tarantino dans celle de droite. L’empire invisible contient d’ailleurs une des analyses les plus originales, et éblouissantes, de son plus récent film, Once Upon a Time in… Hollywood.

« J’ai décidé quand j’ai renoncé à la carrière universitaire que je n’allais me priver d’aucune ressource, confie l’auteur. La matrice a quelque chose à nous apprendre, comme saint Paul a quelque chose à nous apprendre. Pour moi, le travail de l’essayiste, c’est celui de quelqu’un qui s’essaie, littéralement, qui teste des choses, qui se mesure à tout ce qui l’entoure. »

« C’est là sans appui que je me repose », écrit-il d’ailleurs, en empruntant un vers de Saint-Denys Garneau, pour décrire sa posture d’essayiste, assimilable à une sorte de déséquilibre contrôlé. Mathieu Bélisle convoque aussi, dans son livre et en entrevue, la figure du Français Philippe Petit qui, en 1974, franchissait sur un fil d’acier la distance séparant les deux tours du World Trade Center. Le funambulisme comme métaphore d’un processus dialectique auquel notre époque tournerait le dos, à l’heure où chacun se replie sur sa propre lecture de la réalité, érigée en vérité inébranlable ?

« Philippe Petit entre les deux tours, c’est la métaphore de mon idéal intellectuel, oui. Je veux marcher sur cette fine ligne que Pierre Vadeboncœur a appelée la ligne du risque. La ligne du risque, c’est d’être en chemin entre les pôles, à travers un monde de chaos où c’est bien plus confortable de rester sur une des tours et de regarder les gens se planter que de tenter de traverser. »

Le penseur cite, afin d’illustrer la façon dont il envisage son travail essayistique, une de ses influences majeures, le philosophe autrichien Günther Anders. « Il ne suffit pas de changer le monde, écrivait-il dans L’obsolescence de l’homme. Nous le changeons de toute façon. Il change même considérablement sans notre intervention. Nous devons aussi interpréter ce changement pour pouvoir le changer à son tour. Afin que le monde ne continue pas ainsi à changer sans nous. Et que nous ne nous retrouvions pas à la fin dans un monde sans hommes. »

« Bien sûr que je veux agir sur le monde, mais mon premier désir, ajoute Mathieu Bélisle, c’est d’abord d’interpréter ce changement. J’essaie de comprendre, d’interpréter le monde dans lequel je vis, pour permettre qu’on ne se retrouve pas dans un monde qui change trop sans nous. »

L’empire invisible. Essai sur la métamorphose de l’Amérique

Mathieu Bélisle, Leméac, Montréal, 2020, 240 pages