«Devoirs d’éducation»: pour l’école humaniste et populaire

L’intérêt de Baillargeon pour la réforme de l’enseignement réalisée au Québec se manifeste au point qu’il souhaite une nouvelle réforme pour la parfaire.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’intérêt de Baillargeon pour la réforme de l’enseignement réalisée au Québec se manifeste au point qu’il souhaite une nouvelle réforme pour la parfaire.

En réaction au confinement décrété de nouveau par le gouvernement québécois, la contestation du danger, parfois de l’existence même, de la COVID-19 par des libertariens, des conspirationnistes, des sceptiques aux idées les plus hétéroclites correspond à une attitude que Normand Baillargeon décrit dans Devoirs d’éducation. Il l’appelle « dénialisme » et l’associe, par exemple, à l’idée que « la Terre est plate ! »

Philosophe québécois né en 1958, ex-professeur en sciences de l’éducation à l’UQAM, Baillargeon attribue la paternité du concept récent de dénialisme à deux intellectuels américains : les frères Chris et Mark Hoofnagle. Le mot désigne le refus systématique de faits admis par le commun des scientifiques : l’utilité des vaccins, l’évolution biologique plurimillénaire des espèces, l’extermination par l’Allemagne nazie de cinq à six millions de juifs, le réchauffement climatique actuel.

Le recueil de textes, provenant de la chronique hebdomadaire qu’il tient dans Le Devoir et d’articles qu’il a publiés dans les revues À bâbord, Voir et Québec Science, montre que l’essayiste, loin de ne s’attaquer qu’au dénialisme, tâche assez facile, préconise un « redressement » de la qualité de l’éducation. Ce redressement, axé sur l’école publique plutôt que privée, se réaliserait par une réactualisation du rapport Parent (1963-1966) qui réforma le système québécois.

Le seul survivant de la commission qui prépara ce rapport, le sociologue Guy Rocher, préface le livre de Baillargeon. Il en salue, à bon droit, les pages « inspirantes » tout en soulignant, dans le même esprit que celui du philosophe, que « les habitudes et attitudes de l’ancien système d’éducation élitiste sont encore très présentes ».

L’intérêt de Baillargeon pour la réforme de l’enseignement réalisée au Québec se manifeste au point qu’il souhaite une nouvelle réforme pour la parfaire. Cela ne l’empêche pas d’apprécier avec raison la critique que la philosophe judéo-allemande Hannah Arendt (1906-1975), exilée aux États-Unis, fit de la modernisation du système américain qui inspira la modernisation du nôtre.

La philosophe reprochait à son pays d’adoption « de vouloir faire entrer le monde tout entier dans l’école », d’apprendre « à enseigner et non à maîtriser un sujet particulier », d’avoir une nouvelle définition de la compétence : « L’intention avouée n’était pas d’enseigner un savoir, mais d’inculquer un savoir-faire. » Elle pensait que « l’éducation est le point où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité ».

Ces idées justes, Baillargeon les juge « dans bien des cas prémonitoires ». Elles annoncent son rejet des abus du numérique en éducation : atteinte à la vie privée, cyberdépendance, fausses nouvelles, dénialisme… Elles préparent le rajeunissement inattendu de l’humanisme en donnant à ce vieil esprit une portée sociale.

Devoirs d’éducation

★★★ 1/2

Normand Baillargeon, M Éditeur, Saint-Joseph-du-Lac, 2020, 232 pages