«Yoga»: léviter le réel

«Yoga» exerce sur le lecteur une séduction un peu vénéneuse, et le guide ici par un fil invisible doublé de suspense — comme dans la plupart des récits de l’écrivain français Emmanuel Carrère.
Photo: Joel Saget Agence France-Presse «Yoga» exerce sur le lecteur une séduction un peu vénéneuse, et le guide ici par un fil invisible doublé de suspense — comme dans la plupart des récits de l’écrivain français Emmanuel Carrère.

« C’est un livre sur le yoga et la dépression. Sur la méditation et le terrorisme. Sur l’aspiration à l’unité et le trouble bipolaire », écrit Emmanuel Carrère au début de Yoga. On aurait pu ajouter : c’est un livre sur le mensonge et la fiction. Sur la rupture amoureuse et la manipulation du réel, sur fond de crise des réfugiés.

Depuis L’adversaire, son 9e livre, l’écrivain français a enchaîné les « livres de non-fiction » à la tonalité si particulière. On pourrait dire même qu’il y a une manière Emmanuel Carrère.

« Tout y est vrai », écrivait-il en présentant D’autres vies que la mienne (P.O.L., 2009). Et lorsqu’il revendique un rôle de « témoin » ou d’« enquêteur » un peu vampirique, Emmanuel Carrère ne fait que renforcer chaque fois le pacte qu’il signe avec son lecteur.

Avec l’idée d’écrire « un petit livre subtil et souriant sur le yoga », qu’il pratique depuis une trentaine d’années, Emmanuel Carrère commence par raconter qu’en janvier 2015, pendant une retraite de méditation intensive d’une dizaine de jours dans le Morvan, il y a été rattrapé malgré lui par les attentats contre Charlie Hebdo.

Le livre est traversé aussi par d’autres deuils : la fin de son mariage et la disparition de Paul Otchakovsky-Laurens — décédé en 2018 en Guadeloupe dans un accident de la route —, son éditeur, qui « pour la première fois depuis trente-cinq ans ne lira pas un livre qu’[il a] écrit ».

Or, Yoga cache aussi un cœur plus sombre. Sans jamais expliquer les circonstances de la crise, Carrère y raconte sa descente aux enfers, son internement de plusieurs mois dans un hôpital psychiatrique parisien pour dépression majeure. La kétamine, les électrochocs, l’artillerie lourde.

Après avoir « passé près de vingt ans sur des divans sans résultatsnotables », l’écrivain reçoit son congé en même temps qu’un diagnostic de troubles bipolaires.

Remis sur pied, passant d’un amour-propre tyrannique et sans complexe à une sorte d’« altruisme » hygiénique, l’auteur de La moustache (P.O.L., 1986) raconte ensuite avoir mis les voiles vers un camp de réfugiés de l’île de Léros, en Grèce, avec son paquet de notes sur le yoga sous le bras. Pendant quelques mois, raconte-t-il, il va donner des ateliers de « creative writing » auprès de jeunes Syriens, aspirant à « devenir un meilleur être humain ».

Mais une sorte de trou noir se cache au creux du livre, alors que seulement quelques mots au sujet de son divorce (« Là où tant d’autres échouent, je pensais réussir. Ce n’est pas arrivé ») creusent un étrange hiatus qui défigure le récit. Comme une chaise à laquelle il manquerait une patte. Manière de léviter sur le réel ou de l’éviter ?

Malgré sa narration embrouillée, Yoga exerce sur le lecteur une séduction un peu vénéneuse, et le guide ici par un fil invisible doublé de suspense — comme dans la plupart des récits d’Emmanuel Carrère.

Alors que les jurés du prix Goncourt (pour lequel Yoga est inscrit dans la première sélection) se demandaient déjà s’il s’agissait d’un récit ou d’un roman, une seconde polémique vient jeter un éclairage nouveau sur le livre. Vanity Fair publiait le 29 septembre dernier une réplique de la journaliste Hélène Devynck, l’ex-compagne de l’écrivain, qui reproche à Carrère de l’avoir fait figurer dans Yoga (malgré son engagement) et d’avoir délibérément truqué la réalité dont il prétend pourtant rendre compte avec fidélité. « Le récit, présenté comme autobiographique, est faux, arrangé pour servir l’image de l’auteur », écrit-elle, dénonçant un « ego despotique ».

Retournons lire ce qu’écrit Emmanuel Carrère dans Yoga : « J’ai une conviction, une seule, concernant la littérature, enfin le genre de littérature que je pratique : c’est le lieu où on ne ment pas. C’est l’impératif absolu, tout le reste est accessoire, et à cet impératif je pense m’être toujours tenu. Ce que j’écris est peut-être narcissique et vain mais je ne mens pas. »

Des embrouilles, d’autres embrouilles : Emmanuel Carrère tient peut-être déjà la matière d’un prochain livre où réalité et fiction pourront se tirer les cheveux à poignées.

« Sans me vanter, écrit-il encore dans Yoga, je suis exceptionnellement doué pour faire d’une vie qui aurait tout pour être heureuse un véritable enfer, et je ne laisserai personne parler de cet enfer-là à la légère : il est réel, terriblement réel. » N’en doutons pas.

La fiction peut-elle être plus « vraie » que la réalité ? Et le mensonge d’une fiction serait-il préférable à une réalité plate, exagérée ou incomplète ? C’est au lecteur de décider.

Yoga

Emmanuel Carrère, P.O.L., Paris, 2020, 400 pages